En poursuivant votre navigation, vous acceptez l’utilisation de cookies à des fins statistiques.

En savoir plus

DALLAS BUYERS CLUB De Jean-Marc Vallée (1/2)

La genèse de « Dallas Buyers Club » est un véritable périple. Vingt années se sont écoulées durant lesquelles maints producteurs ont refusé de participer au financement du scénario, estimé lucrativement trop périlleux par les majors et autres studios américains. Le réalisateur du film, Jean-Marc Vallée, n’a reçu ce scénario qu’en 2010 alors que le script existait depuis 1992 et que près de 80 demandes de financement avaient échoué. Les capitaux furent finalement octroyés au réalisateur québécois, mais ce fut un petit budget pour un tournage de 25 jours. Autant dire que l’équipe était très motivée face à cette pénurie de temps et d’argent.

« Dallas Buyers Club » relate l’authentique parcours de vie de Ron Woodroof (Matthew Mc Conaughey) à partir du moment où les médecins lui annoncent qu’il est atteint du virus du Sida, en 1985. Le personnage de Ron nous est présenté comme l’archétype du macho homophobe texan, passionné de rodéo, pour qui le sexe avec des partenaires féminines multiples et la drogue sont un mode de vie quotidien. Suite à un accident professionnel (il est électricien) cet homme de 35 ans est emmené à l’hôpital où il apprend qu’il a contracté le VIH et qu’il lui reste un mois à vivre. Il est alors méprisé et rejeté par ses amis, et réalise la faiblesse du corps médical qui commence seulement à expérimenter les premiers traitements à l’AZT. C’est le début d’une lutte qui va durer sept années et qui ne s’essoufflera jamais. Ron, pour survivre, se procurera illégalement de nombreux traitements alternatifs. Puis, inlassablement, il rassemblera un nombre impressionnant de malades et finira par créer le Dallas Buyers Club, coopérative fournissant des médicaments non autorisés mais plutôt efficaces. Pour cela il s’associe à Rayon (Jared Leto), un transsexuel toxicomane atteint lui aussi du Sida, qui ramène une grande majorité d’homosexuels en quête de soins et d’espoir. Mais la bataille contre la maladie ne sera pas son unique combat. Le conflit avec l’industrie pharmaceutique et les institutions fédérales sera virulent.
  • Le « cancer gay » : voilà la rumeur qui circule dans les années 80. En 1985 le Sida fait des ravages et la communauté homosexuelle se sent bafouée. L’angoisse et l’ignorance de cette maladie qui tue, ainsi que l’absence de remèdes efficaces, font monter la peur et provoquent souvent une haine et un rejet qui ont détruit de nombreuses personnes malades et isolées. De surcroit, Ron Woodroof vit à Dallas, au Texas, un état très sectaire où l’homophobie est exacerbée. Cet homme est loin d’être quelqu’un de bien, il est même plutôt haïssable. Sa vive hostilité envers les homosexuels est odieuse. Ce sont les évènements qui vont le faire évoluer, non sans difficultés.

    Matthew Mc Conaughey, qui a perdu près de 20 kg pour jouer ce rôle, n’est pas dans le pathos. Il arrive, au fur et à mesure de son combat, à faire apparaître une bienveillance et une humanité chez cet être antipathique, et cela de manière implicite, sans complaisance. La tolérance est au centre de cette histoire. Être indulgent envers les différences et les divergences de chacun : voilà ce que Ron, après avoir lui-même été rejeté, va apprendre à respecter. Il finira par créer un véritable lien avec le très touchant Rayon, figure aux fêlures bouleversantes mais d’un tempérament incroyable. L’étonnante relation de ces deux énergumènes, à jamais dissemblables, est d’une richesse déconcertante.

    Jean-Marc Vallée a reconstruit le script avec les scénaristes Craig Borten et Melisa Wallack. Il a d’abord pu écouter l’entretien que CraigBorten avait eu avec Ron Woodroof peu de temps avant sa mort. Ces 25 heures de dialogues ont permis au réalisateur d’appréhender au mieux le vécu de cet homme. Ainsi il a pu créer une harmonie entre la réalité de son combat et les personnages de fiction qui gravitent autour de lui.

     

    Date de sortie : 29 janvier 2014 - Réalisé par : Jean-Marc Vallée - Avec : Matthew McConaughey, Jennifer Garner, Jared Leto - Pays de production : Etats-Unis - Année de production : 2013 - Titre original : The Dallas Buyers Club - Distributeur : UGC Distribution

DALLAS BUYERS CLUB De Jean-Marc Vallée (2/2)

Jean-Marc Vallée a reconstruit le script avec les scénaristes Craig Borten et Melisa Wallack. Il a d’abord pu écouter l’entretien que CraigBorten avait eu avec Ron Woodroof peu de temps avant sa mort. Ces 25 heures de dialogues ont permis au réalisateur d’appréhender au mieux le vécu de cet homme. Ainsi il a pu créer une harmonie entre la réalité de son combat et les personnages de fiction qui gravitent autour de lui.

A l’origine le script était plus politisé. Des évènements qui se passaient au sein du gouvernement et des institutions ont été enlevés, et de nombreux personnages ont disparu.

Le réalisateur s’est focalisé sur le point de vue de Ron, en retraçant son périple à travers ses propres émotions, son propre ressenti. En sus les regards de Rayon et de la jeune médecin (Jennifer Garner) sont évoqués.

Jean-Marc Vallée a décidé d’utiliser peu de gros plans afin de privilégier l’énergie de cet étonnant duo que forment Ron et Rayon. Les comédiens, exceptionnels, vivent leurs personnages avec une telle intensité qu’ils transcendent magnifiquement l’écran. Le metteur en scène avoue leur avoir accordé une grande liberté de jeu, filmée avec la caméra à l’épaule.

Faute de capitaux conséquents, il n’y a pas eu d’équipe électrique, donc pas de lumière artificielle. Le chef opérateur et le chef décorateur ont véritablement travaillé ensemble pour créer cette lumière naturelle. Lorsque la lumière manquait, ils s’arrangeaient pour rajouter des éléments de décor, comme des bougies, pour palier au problème.

Malgré les difficultés Jean-Marc Vallée a su retranscrire l’histoire de cet antihéros qui, grâce ou à cause de la maladie, a révélé une humanité qui l’a mené vers la tolérance. Il devint, sans le vouloir, le représentant d’une communauté homosexuelle qu’il avait exécré dans son passé. Et fut épouvanté par la scandaleuse puissance des lobbies pharmaceutiques. 

D’autres Buyers Clubs naitront à travers les Etats-Unis. Quant à Ron Woodroof il décédera du Sida en 1992 à l’âge de 42 ans.

Date de sortie : 29 janvier 2014 - Réalisé par : Jean-Marc Vallée - Avec : Matthew McConaughey, Jennifer Garner, Jared Leto - Pays de production : Etats-Unis - Année de production : 2013 - Titre original : The Dallas Buyers Club - Distributeur : UGC Distribution.

DES JOURNEES ENTIERES DANS LES ARBRES de Marguerite Duras mis en scène par Thierry Klifa

Le réalisateur Thierry Klifa met en scène pour la seconde fois une pièce de théâtre et choisit de nouveau la comédienne Fanny Ardant pour en être l’héroïne emblématique. Cette œuvre, écrite par Marguerite Duras en 1954 sous la forme d’une nouvelle, fut quelques années pus tard adaptée par l’auteur en pièce de théâtre, en raison d’une requête de Jean-Louis Barrault qui désirait la monter à l’Odéon. La première aura d’ailleurs lieu en 1965.

La pièce relate l’ultime rencontre entre une mère (Fanny Ardant), propriétaire fortunée d’une usine dans les colonies, et son fils Jacques (Nicolas Duvauchelle) qu’elle est venue voir à Paris alors qu’ils ne s’étaient pas revus depuis cinq ans. Jacques est le fils préféré d’une fratrie de cinq enfants, adoré et étouffé par un amour maternel absolu, possessif, aussi démesuré que dévastateur. Ce grand enfant, car c’est ce qu’il est toujours aux yeux de sa mère, est un pitoyable et incorrigible joueur, qui mène sa vie avec indolence, au côté d’une jeune et charmante entraîneuse (Agathe Bonitzer), Marcelle, qui s’attache désespérément à lui alors qu’il ne l’aime pas. Qu’est-ce que cette mère solitaire, qui se sent vieillir, vient donc chercher ? Espère-t-elle encore persuader son fils de revenir auprès d’elle ? Ou ne désire-t-elle que partager avec lui, une dernière fois, cette ivresse embrasée et troublante qui les enchaîne depuis toujours ?

« Il était blond à en perdre la tête et je pleurais parce qu’il était mortel ». Ce sont les paroles que la mère confie à Marcelle lorsqu’elle évoque son fils. Quand il était enfant, elle laissait Jacques passer des journées entières dans les arbres à chasser les oiseaux au lieu d’être à l’école. Elle ne l’a pas élevé ni éduqué comme le reste de la fratrie : « (…) les autres je les réveillais. Toi non. Toi tous les matins, je n’en avais pas le courage, j’avais pour ton sommeil une vraie préférence. » Ces aveux laissent retentir l’ambiguïté des sentiments de cette femme éperdument amoureuse de son enfant. La toxicité de cette relation éclate par moment avec virulence. Les personnages oscillent entre adoration et dégoût, idolâtrie et aversion, tendresse et agressivité. Jacques lui même est un être ambivalent, à la fois débauché et bienveillant, un enfant terrible aux mœurs parfois douteuses, tout autant qu’un fils attentionné et aimant. La noirceur des dialogues durassiens met en exergue la transgression inhérente à ce texte (qui fut en premier lieu censuré) dont les paroles quelquefois outrancières peuvent paraître socialement dérangeantes.

Thierry Klifa a préféré rajeunir les personnages de la pièce de Marguerite Duras. Le fils, qui à l’origine a une cinquantaine d’années, est plutôt dans sa trentaine. L’âge de la mère est moindre lui aussi. La dimension charnelle n’en est que plus exacerbée. Fanny Ardant est époustouflante dans ce rôle de mère majestueuse et destructrice qui bouleverse les sentiments les plus profonds avec volupté. Grisée par la passion, elle enivre la scène par sa beauté et son allure. La sensualité de sa voix, caressant et tempêtant les mots de cette romancière qu’elle aime tant, amène à cette héroïne écorchée une profondeur émouvante.

Marguerite Duras nous touche lorsqu’elle évoque cette mère qui ressemble tant à la sienne. Celle-ci préférait indéniablement son frère aîné et c’est avec beaucoup d’émotion et d’admiration qu’elle parle de cette femme d’une force incroyable, qui affichait clairement quel enfant était son favori et la souffrance que cela entrainait, qui ne percevait dans l’art aucun intérêt, et niait ainsi la passion que sa fille avait pour l’écriture. Cette douleur est omniprésente dans la pièce; et la manière d’évoquer Mimi, la sœur de Jacques restée dans les colonies, est effroyable de cruauté.

Thierry Klifa a choisi un décor scénique simple, dépouillé, aux tons plutôt sombres, avec des costumes agrémentés de nuances fades et ternes (excepté la robe affriolante de Marcelle lorsqu’elle travaille la nuit). La parole n’en est que plus fracassante. Et la bande musicale d’Alex Beaupain, originale et déphasée, nous emporte avec délicatesse au gré de transitions à l’humeur chagrine. « Des journées entières dans les arbres » est avant tout une histoire d’amour passionnelle dont la démesure vous enflammera.

Des journées entières dans les arbres de Marguerite DURAS au Théâtre de la Gaîté Montparnasse. Mise en scène : Thierry KLIFA avec : Fanny ARDANT, Nicolas DUVAUCHELLE, Agathe BONITZER, …

Première : 21/01/14 - Dernière : 30/03/14 - Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi à 21h, Dimanche à 15h30.

TWELVE YEARS A SLAVE de Steve McQueen

« Twelve years a slave » est le troisième long métrage de Steve Mc Queen, metteur en scène anglais qui se consacre au cinéma depuis 2008. Artiste de talent, le cinéaste s’était déjà fait une belle réputation dans la sphère de l’art contemporain en présentant entre autres de nombreuses installations vidéo, quelquefois troublantes, et ayant souvent un lien avec le cinéma. Le vidéaste décida ensuite de se consacrer à la fiction cinématographique avec « Hunger ». Son cinéma dépeint et retrace des épreuves existentielles intenses, des parcours humains éperdus et émotionnellement puissants.

 

Lorsque Brad Pitt entra en relation avec lui, après « Hunger », Steve Mc Queen lui confia vouloir faire un film sur l’esclavage. Leur collaboration naquit et l’acteur devint le coproducteur de « Twelve years a slave ». Le cinéaste s’est basé sur l’adaptation des mémoires d’un noir américain, Salomon Northup, né en homme libre dans l’état de New York, et kidnappé à Washington pour être emporté et vendu à la Nouvelle Orléans. Cet homme, esclave en Louisiane durant douze années, fut retrouvé et arraché des mains de son tortionnaire en 1853. Il redevint un homme libre et écrivit aussitôt son histoire. 

Le début du film s’ouvre en 1841 et nous présente Salomon en homme confortablement installé à New York, entouré de sa femme et de ses deux enfants. Il s’habille élégamment, est apprécié par son entourage, et joue magnifiquement du violon. C’est ainsi qu’il est repéré par deux hommes qui se disent artistes et qui cherchent à engager un talent pour quelques représentations à Washington. Salomon est confiant et ravi. Mais ces hommes le droguent, le séquestrent et le livrent à une organisation qui l’emporte par bateau, avec d’autres prisonniers, dans un état du sud esclavagiste. Là il est privé de son identité et n’a plus le droit de prononcer son véritable nom : il doit désormais s’appeler Pratt. Il devient une marchandise, un produit qui va être exposé, comme de nombreux hommes, femmes et enfants, à des propriétaires terriens qui font leur marché. Cet état de fait peu connu, de ces mercenaires qui enlevaient des citoyens libres noirs américains pour les livrer aux Etats du sud afin de les monnayer, était bien réel avant que la guerre de Sécession n’ait lieu. Les propriétaires terriens qui participaient à cette ignominie pratiquaient un esclavage à fondement purement racial, qui s’était institutionnalisé progressivement et était devenu un point névralgique et affreusement abject de l’organisation sociale et économique des Etats–Unis du sud.

Steve Mc Queen a décidé d’exposer dans toute sa véracité la réalité de ce que représentait le quotidien des esclaves. Et c’est de leur point de vue qu’il le raconte, sans aucune concession, ni demi-mesure. Il ne se dérobe pas devant l’insoutenable. C’est nous qui détournons les yeux de l’écran face au supplice de Salomon, face au calvaire de Patsey, aimée odieusement et sauvagement par son maître, face à la monstrueuse séparation d’Eliza d’avec ses enfants. Le cinéaste montre des corps, bringuebalés au gré de leurs maîtres dans les plantations, les échangeant selon leurs problèmes d’opulence et leurs déboires. Ces corps ne sont plus que des propriétés ; ils sont bafoués et privés de leur humanité. Michael Fassbender joue un de ces propriétaires, du nom d’Edwin Epps, avec une perversité et une ambivalence redoutables. Le comédien, dont Steve Mc Queen ne se sépare plus puisqu’il était déjà dans « Hunger » et « Shame », interprète magistralement cette figure du mal personnifié, qui justifie sa maltraitance par une interprétation de la Bible très personnelle. La haine de ces êtres dits civilisés anéantit inlassablement Salomon.

Le temps est comme en suspend, sclérosé par une interminable descente aux enfers, elle-même orchestrée par une mise en scène qui ne nous épargne rien. Steve Mc Queen utilise à plusieurs reprises de longs plans fixes dont la durée s’étend jusqu’à ce que l’émotion soit à son apogée, dans le tourment et l’effroi. L’un des plus impressionnant quant à son agencement est celui de Salomon, pendu à une corde mais dont la pointe des pieds arrive à toucher terre, qui oscille entre la vie et la mort, à l’extrême limite de l’étranglement. Cette torture physique est accompagnée d’une violence psychologique inouïe : en arrière-plan nous apercevons les autres esclaves aller et venir, sans la moindre réaction ni même un regard vers Salomon. Nous voyons aussi les enfants jouer, tout naturellement, à quelques mètres de lui. Leurs rires tranchent effroyablement avec les bruits d’étouffement, les insoutenables raclements de gorge. En un plan unique, l’inimaginable se produit. L’indifférence des autres esclaves n’est gérée que par la terreur : pour survivre, la froideur et l’inexpressivité sont une contrainte cruciale. Les sentiments sont prohibés. Dans quel espoir ? « Subir des situations inhumaines, endurer la souffrance, mais vivre. Tenir bon, pour l’amour de leurs enfants », nous répond Steve Mc Queen. La dignité du cœur permet de ne pas se départir d’une condition humaine bafouée.

« Twelve years a slave » a essentiellement été tourné dans des décors naturels, en Louisiane, non loin de l’endroit où Salomon Northup a réellement été détenu en tant qu’esclave. La beauté du site illumine les images qui tranchent considérablement avec l’effroyable contexte du film. Lorsque le cinéaste parle des paysages de la Louisiane, il est subjugué : « c’est si beau, les arbres semblent sortis d’un conte de fées ». Sean Bobbitt, le directeur photo de Steve Mc Queen depuis maintenant plus d’une dizaine d’années, a magnifié les décors grâce à un subtil travail sur la lumière, afin de créer une esthétique visuelle aux nuances très élaborées. La palette chromatique est splendide et entretient une tragique dichotomie avec le propos narratif. Le réalisateur dit s’être inspiré du peintre espagnol Francisco de Goya. Il admire ses peintures autant pour l’art de représenter des scènes âpres, dont la pénibilité dépasse l’entendement, que pour l’émotion et la fascination ressenties devant la beauté qui en émane. De son point de vue, la vérité historique n’a pas à se démunir d’une esthétisation artistique puissante. Les costumes eux-mêmes ont été confectionnés en fonction d’un ensemble de tons qui rappellent les couleurs de la terre.

Tous ces paramètres procurent à « Twelve years a slave » une belle maîtrise artistique pour un film bouleversant dont on ne peut sortir indemne. Le cinéaste voulait rester au plus près de la réalité, pour que la mémoire s’enrichisse et n’oublie jamais. Il nous livre un chapitre de l’histoire jusqu’ici peu abordé. C’est un pénétrant coup de poignard qui éveille et bouscule nos consciences.

Drame réalisé en 2013 par Steve McQueen avec Chiwetel Ejiofor, Benedict Cumberbatch, Michael Fassbender...

Date de sortie : 22 janvier 2014.