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MOMMY de Xavier Dolan (1/2)

Xavier Dolan, jeune prodige de 25 ans à la fois auteur et réalisateur, nous présente son très attendu cinquième long-métrage : « Mommy ». Cette belle œuvre cinématographique, à la hauteur de notre espérance, insuffle un déroutant assemblage d’effervescence, de sentiments exacerbés, de troubles et de sensations intenses. Le cinéaste s’interroge une fois de plus sur ces amours à la fois délicats et douloureux, complexes et parfois insurmontables, que la norme sociale rejette et qui peinent à s’épanouir, à l’écart d’une société que le conformisme aveugle.

Xavier Dolan situe cette histoire en 2015 et, par l’intermédiaire d’un carton, énonce une nouvelle loi canadienne (le programme S 14, inventé de toutes pièces) qui autorise un individu à abandonner son enfant dans un hôpital public s’il ne se sent plus apte à le gérer. Cette mesure imaginaire est indiquée par l’auteur pour mettre en péril, dès le début de l’histoire, la fiabilité des relations entre les personnages dont il va nous conter les déboires. La brutalité morale de cette loi préfigure du peu d’optimisme que X. Dolan accorde à la société d’aujourd’hui, lui qui aime parler des êtres en marge, gênants et contrariants, et déséquilibrés par le statut que la communauté leur confère.

Dès le début du film, une collision survient. Diane Després (Anne Dorval), une femme d’une quarantaine d’années, est légèrement blessée après avoir percuté une voiture, mais peut néanmoins aller récupérer son fils Steve (Antoine-Olivier Pilon) dans un établissement correctionnel qui l’a expulsé pour avoir mis le feu et accidenté grièvement un jeune ado.

Steve est un adolescent atteint du TDAH (trouble de l’attention avec hyperactivité). Il est beau garçon, avec un faciès angélique, et dévorant d’amour pour sa mère. Son énergie, insatiable, est exubérante et explosive. Mais il est aussi versatile, incontrôlable, abject avec autrui et par moment véritablement hystérique. Ce fils est un être en souffrance indomptable qui a une soif de liberté sans aucune mesure. C’est une bombe à retardement que la mère vient fièrement récupérer, devant une directrice totalement incrédule. Ce à quoi Diane rétorque : « Les sceptiques seront confondus ».

Diane est une personne fringante, qui trimbale derrière elle un vécu semé d’embûches mais dont, nonobstant une certaine vivacité d’esprit, la réflexion n’est pas toujours mature. Un certain déséquilibre rythme la vie de cette femme accoutrée comme une jeunette d’une décennie révolue, à la gouaille populaire, et qui s’exprime essentiellement en joual (ce qui explique les sous-titrages français malgré le fait que le film se passe au Québec). Cependant elle se bat pour rester digne, résiste aux mauvais coups de la vie, afin de soutenir tant qu’elle le peut son unique enfant, dont le papa est décédé.

Ces deux personnages pétulants, dont l’amour s’exprime au travers de relations enflammées, vont de nouveau vivre ensemble, et rencontrer très rapidement Kyla (Suzanne Clément), une voisine habitant la maison d’en face. Cette femme, mariée et mère d’une petite fille, se révèle être une professeure en arrêt de travail qui, suite à un choc émotionnel, s’est retrouvée atteinte de bégaiement. Elle est calme, douce, peu prolixe.

L’union de ces trois individualités meurtries va apporter un rapport d’harmonie entre ces différentes entités psychiques, autorisant ainsi un souffle inédit à l’exaltation éreintante du binôme représenté par Diane et Steve. Chaque individualité y puise une forme d’accalmie qui le rassure. Kyla est généreuse, sensible et délicate. Son quasi-mutisme, dû à sa difficulté de s’exprimer, va peu à peu se déliter au fur et à mesure qu’elle se rapproche de Steve et Diane. Sa volonté d’aider le jeune homme est sûrement une manière de retrouver ce garçon dont la photo est posée sur un meuble de sa maison, et dont elle ne parlera jamais. Mais elle donnera beaucoup. Ce qui lui permettra de se reconstruire elle aussi. Sa parole se libèrera non sans mal, mais ses silences resteront également d’une grande force. Son regard à lui seul demeure brillant, puissant, pénétrant.

Steve, grâce à Kyla, a donc deux figures maternelles qui tentent de le protéger envers et contre ce comportement effronté qui l’habite. Quant à Diane, la présence de l’oreille apaisante et compréhensive de cette amie lui permet de tenir.

Les deux femmes sont des comédiennes exceptionnelles. Il est intéressant de comprendre à quel point leur façon d’aborder un personnage est différente. Le cinéaste les connaît bien et sait combien Anne Dorval (Diane) a besoin de bien connaître son personnage, de le définir, de l’éclaircir, de légitimer son comportement. Alors que Suzanne Clément (Kyla) joue de manière spontanée, irréfléchie, ce qui explique le peu de répétitions entreprises par le cinéaste.

Date de sortie : 08 octobre 2014 - Réalisé par : Xavier Dolan - Avec : Anne Dorval, Suzanne Clement, Antoine-Olivier Pilon - Durée : 2h14min - Pays de production : Canada - Année de production : 2014 - Distributeur : Diaphana Distribution

MOMMY de Xavier Dolan (2/2)

Acteur depuis son plus jeune âge, Xavier Dolan aime profondément jouer la comédie. Il dit imaginer comment il interprèterait lui-même une scène avant de décider sous quel axe et de quelle manière il va la tourner. De fait il peut être très directif avec les acteurs et ne peut quelquefois s’empêcher de leur préciser de nouvelles indications de jeu lors de la prise de vue. Cela peut dérouter les comédiens et les pousser à transformer leurs réactions et leurs mouvements en pleine action. Par contre il est ensuite nécessaire d’extraire la voix de X. Dolan ! Le travail au son n’en est que plus compliqué.

FORMAT

« Mommy » est un film tourné dans un format bien particulier, le 1 : 1. En somme un pur carré permettant de mettre parfaitement en valeur le portrait de chaque protagoniste, de fixer notre attention sur ces trois figures exceptionnelles, sans être tenté de poser notre regard vers d’autres perspectives. « Concentrons-nous sur l’humain et forçons le spectateur à avoir un rapport les yeux dans les yeux » nous dit X. Dolan. Nous sommes dans les profondeurs de l’intime, l’image étant étroitement repliée sur les protagonistes. Le format les isole dans un confinement à la fois corporel et psychologique. Le malaise et le trouble peuvent alors s’installer mais nous partageons aussi les moments de joie et de partage qui surviennent comme des bouffées d’oxygène.

C’est le directeur de la photo André Turpin (avec lequel X. Dolan travaillait pour la troisième fois) qui a fait découvrir le 1 : 1 au réalisateur, lors du tournage de « College Boy », le clip pour Indochine. X. Dolan a alors décidé de le réutiliser pour « Mommy ». Comme l’explique A. Turpin, le travail est beaucoup plus astreignant, puisque plus compliqué à cadrer. Garder les acteurs dans le champ alors qu’ils sont en plans serrés et qu’ils se déplacent, même un peu, est loin d’être aisé. Surtout que X. Dolan est souvent dans le mouvement, avec une caméra dynamique. C’est pour cette raison que l’utilisation d’un steadicam fut nécessaire, de manière à fluidifier les prises de vue.

A deux reprises une magnifique idée va révéler deux instants magiques dans le film, comme des respirations enchanteresses qui viennent nous enthousiasmer et nous procurer une sensation d’apaisement et de joie. Ce sont deux vagues qui envahissent l’écran de leur plénitude, d’une délivrance émotionnelle réjouissante, et que le cinéaste filme en élargissant son cadre dans un format 1,85 : 1. L’immensité de l’image submerge notre regard et introduit deux moments de félicité. Le premier est ancré dans la réalité et c’est Steve lui-même qui élargit le cadre en propulsant la verticalité des bordures pour imposer cet éphémère sentiment de liberté et d’allégresse. La seconde extension est avidement rêvée et imaginée par une maman dont le désir plus ou moins conscient est d’accéder pour son fils à un avenir plus conventionnel et heureux. Un condensé d’évènements joyeux d’un futur inventé et édulcoré pour Steve (qui obtient son diplôme, qui devient papa, ….) nous est radieusement présenté. La magie nous emporte pendant quelques instants.

Mais ces brefs instants sont très vite interrompus par un rétrécissement du cadre qui réemprisonne les personnages dans la rudesse de leur existence. « Mommy » a été tourné en 35 mm. André Turpin nous en explique la raison : « je l’ai choisi pour la possibilité de faire des images extrêmes dans les hautes lumières et dans la colorimétrie. Techniquement, on peut dire qu’il y a une meilleure image en numérique, avec plus de latitude, mais le résultat est plus désagréable dans la surexposition. » Car la lumière joue ici beaucoup sur les contrastes. X. Dolan désirait un film « lumineux et solaire. Surtout pas l’esthétique grise et dépressive qu’on associe volontiers à de tels personnages. » D’où la nécessité pour le directeur de la photographie de saturer une gamme chromatique très colorée, en incorporant une luminosité aux tonalités chaudes, avec une atmosphère tirant parfois sur le rose et le mauve.

REALISATION

Même si cette aventure est dramatique et déchirante, le réalisateur désirait que ses trois héros soient nimbés d’un halo coloré, lumineux, pour leur insuffler une vigueur et une puissance dignes de leur courage. X. Dolan ne veut pas susciter de la pitié pour ses personnages. Le tempérament emporté et excessif de Steve le pousse à entretenir des rapports exaltés et impétueux avec ses deux amours féminins, ne maîtrisant pas ses élans, réagissant avec une fougue parfois effrayante. Diane et son fils ont un flux verbal intarissable, regorgeant de paroles qui s’entrechoquent à une allure délirante, et qui sont contrebalancées par la difficulté d’élocution de Kyla. Aussi inouï que cela puisse être, un équilibre se crée, même si une fragilité rôde et menace ce trio insensé. Le cinéaste mène ce curieux mélange d’extraversion et d’introversion, de cadence et d’anicroches verbales, avec une maîtrise médusante. La créativité de X. Dolan est aussi techniquement riche. Il n’hésite pas à entremêler des panoramiques fulgurants, des plans très resserrés, de subites ouvertures de cadre, des travellings, des ralentis, des variations de lumière… Et cela sans que ce soit discordant.

Lors de l’écriture scénaristique X. Dolan imagine simultanément quel montage il pourrait en faire, même s’il est tout à fait conscient des aléas et des évènements imprévisibles qui interviennent toujours par la suite. Car ce jeune homme n’est pas que scénariste et réalisateur. Il est de surcroît monteur. Et il élabore les costumes de ses personnages à partir de ce qu’il appelle son « look book ». Ce dossier contient une multitude de références picturales, photographiques, avec entre autres beaucoup d’images sur la mode. Se construit alors une aide précieuse pour l’élaboration des décors, la création des vêtements, l’atmosphère du film, tant au niveau des nuances, de la luminosité, que des couleurs.

Quant à l’univers musical, il est ici empli de chansons que le père de Steve avait compilé. Il est de fait volontairement démodé, à l’instar des vêtements de Diane qui s’habille avec les goûts de sa jeunesse, aussi frivoles soient-ils. Xavier Dolan est un auteur et metteur en scène surprenant, inventif, fougueux, entreprenant. Cette hyperactivité, il la gère avec un désir d’excellence, à un rythme effréné (5 films en 6 ans). Il est un jeune homme stressé, obsédé de ne pas avoir assez de temps, obnubilé par l’idée de ne plus être entendu. Et il avoue ressentir une immense rage en lui, comprenant très bien la fureur éprouvée par les personnages qu’il crée. X. Dolan a passé l’essentiel de son enfance et de son adolescence au sein de pensionnats, sa maman ne trouvant a priori pas le temps de s’occuper de lui. Ce furent des années où quelquefois la tristesse l’emportait.

Le conflit entre une mère et un enfant est un thème récurrent de sa filmographie. Le rapport filial est au centre de sa réflexion, de ses interrogations. Le cinéaste s’en imprègne avec exaltation à travers « Mommy ». Cet ovni cinématographique représente un affrontement émotionnel bouleversant qu’Anne Dorval, Suzanne Clément et Antoine-Olivier Pilon habitent magnifiquement.

Date de sortie : 08 octobre 2014 - Réalisé par : Xavier Dolan - Avec : Anne Dorval, Suzanne Clement, Antoine-Olivier Pilon - Durée : 2h14min - Pays de production : Canada - Année de production : 2014 - Distributeur : Diaphana Distribution

WILLIAM EGGLESTON « From Black And White To Color » - Fondation Henri Cartier-Bresson

La Fondation Henri Cartier-Bresson nous accueille jusqu’au 21 décembre pour parcourir une exposition consacrée non pas à l’immense parcours du photographe américain William Eggleston, mais à une partie de sa vie qui fut le moment clé de son évolution artistique : le passage du Noir et Blanc à la couleur.

W. Eggleston est né à Memphis (Tennessee) en 1939. Issu d’une famille aisée (propriétaire d’une plantation de coton) le jeune homme étudie l’art à l’université et y découvre le travail d’Henri Cartier-Bresson. La photographie devient à ses yeux un art fascinant dont les valeurs esthétiques le chamboulent. Nous sommes à la fin des années 50. L’américain fait déjà de la photo mais enthousiasmé par la liberté du photographe français, qui sut si bien saisir l’ « instant décisif » au sein de compositions épatantes, W. Eggleston a trouvé à quelle expression artistique se vouer : « Quelqu’un m’a montré un exemplaire du livre d’Henri Cartier-Bresson, « The decisive moment », et il a changé ma vie et ma façon de photographier. »

A l’opposé d’H. Cartier-Bresson il n’aime pas beaucoup voyager. Il apprécie la vie qu’il mène dans ce sud des Etats-Unis qui l’inspirera tout au long de sa vie. Le photographe américain n’est donc pas dans le mimétisme de son aîné. Cependant il s’abreuve de cet électron libre qui le fascine.

W. Eggleston photographie d’abord en Noir et Blanc mais ses images préfigurent déjà d’un style bien spécifique, aux cadrages insolites. Elles ont un grain particulier et leurs compositions annoncent déjà cette volonté de l’artiste de bousculer les codes, d’utiliser des points de vue atypiques. A cette époque l’usage de la couleur en photographie est l’apanage des publicitaires, parce qu’estimé comme indélicat, ordinaire. W. Eggleston décide de passer outre et s’engage avec fougue dès le milieu des années 60 dans cet univers chromatique que tant d’autres dénigrent. Il photographie pendant quelques années en Noir et Blanc et en couleurs avant de complètement délaisser l’un au profit de l’autre. Il s’approprie une palette chromatique vivifiante pour sublimer l’ordinaire, l’anodin, et crée ainsi une nouvelle expression visuelle. Il s’attache particulièrement à l’environnement quotidien ancré dans son Sud américain natal, avec une perspective originale de détails apparemment prosaïques, dépourvus de noblesse, et sur lesquels il pose un regard envoûtant et bigarré. Son attention s’arrête sur des enseignes, des objets sans intérêt (ampoules, lavabo, charriots de centre commercial, bouteilles…), des fragments de voitures ou de personnes… De surcroît il opte pour des points de vue déconcertants, en se positionnant par exemple à même le sol pour photographier un animal à l’échelle de son regard ; ou encore en se mettant à la place d’une mouche attirée par l’ampoule du plafond… Il est d’ailleurs captivé par les lumières brutes et violentes des néons ou des ampoules dépouillées du moindre ornement.

Quant aux lieux qui le fascinent, ils nous semblent plutôt inoccupés, l’existence des êtres étant souvent occultée par un objet ou abordée de manière parcellaire : « Les objets dans les photos sont naturellement pleins de la présence de l’homme » expliquait-il.

Nous pouvons déceler cette empreinte humaine dans les images d’Eggleston. Par contre il est difficile de discerner où elles ont été prises : l’artiste légende peu ses œuvres et reste approximatif sur leur datation. Mais ce qui fait avant tout la spécificité de ce photographe de renom, c’est sa particularité tonale empreinte de couleurs exacerbées, vivifiées. Le chatoiement chromatique est dû au choix d’une technique de tirage que W. Eggleston a adopté très vite, le Dye Transfer, pour illuminer et rehausser ses couleurs de prédilection (les verts, les orange, les rouges, le rose…). Ce procédé complexe très onéreux n’était exploité que par les photographes de mode et de publicité. Ce fameux tirage trichrome (Kodak) qui saturait les couleurs fut, à partir de 1972, un procédé technique indispensable à cet artiste et coloriste hors pair. L’intensité et l’acuité des teintes et de la lumière, l’originalité des cadrages et de ses perspectives décalées, le choix de sujets à la fois ordinaires et atypiques, aux points de vue insolites, lui permettront d’accéder à une certaine reconnaissance.

De 1966 à 1974, il entreprit un long périple au Sud des Etats-Unis avec son ami Walter Hopps (commissaire d’exposition) pour réaliser « Los Alamos », une immense production photographique issue d’un voyage en voiture au sein de cette Amérique reculée, où les images pénétrantes d’Eggleston sont incisives et décapantes.

C’est par l’entremise de John Szarkowski, alors directeur du département de photographie du Museum of Modern Art (MoMA), qu’en 1976 eut lieu la première grande exposition consacrée à l’artiste : « Color Photographs by William Eggleston ». Même si elle attira l’indignation de maints critiques, elle permit à ce faiseur d’images de sortir de l’ombre et d’être à l’origine de la première exhibition substantielle et conséquente de photographie couleur.

W. Eggleston est maintenant considéré comme étant à l’origine d’un vaste tournant de l’histoire de la photographie, grâce à la contemporanéité de sa mise en images, habitée de teintes exceptionnelles.

La fondation Henri Cartier-Bresson nous plonge au sein de ce passage artistique, où l’évolution créative du photographe fuse à travers une vision moderne et originale de cette Amérique profonde à laquelle il fut si fidèle.

William Eggleston From black and white to color jusqu'au 21 décembre 2014, Fondation Henri-Cartier-Bresson 2, impasse Lebouis 75014, Paris.

PASCAL MAITRE, Afrique(s) - Maison Européenne De La Photographie (MEP)

Il y a maintenant plus de 35 ans que le photographe français Pascal Maitre sillonne le monde et rapporte des images exceptionnelles narrant des tranches de vie et des évènements avec une humanité et une bienveillance bouleversantes. La MEP a choisi de mettre en exergue des photographies issues des multiples photoreportages effectués par Pascal Maitre en Afrique. Le reporter, qui a arpenté le continent africain au travers d’une quarantaine de pays, a ramené tout au long de ces années des images qui ont été publiées dans de prestigieux magazine (Géo, L’express, National Geographic…)

Cette belle exposition révèle la pluralité de cette vaste Afrique grâce aux clichés extraits d’expéditions accomplies dans 13 pays : Somalie, Madagascar, Tchad, RDCongo, Burkina Faso, Erythrée, Sierra Leone, Niger, Soudan, Sao Tomé, Mali, Cameroun et Rwanda. Toutes ces images sont le témoignage émouvant mais aussi perturbant du quotidien de ces peuples courageux dont l’énergie et les combats forcent le respect. Mais c’est aussi la splendeur et la majesté de paysages inouïs, ainsi que l’inventivité et le souffle des populations africaines que P. Maitre veut dévoiler : « L’Afrique c ‘est un mélange de beaucoup d’éléments, la nature, les traditions, l’environnement, les hommes, les religions, l’activité, la guerre, la beauté, la force, le désespoir, c’est la vie ! »

Le photojournaliste nous expose toute cette complexité et ce mélange qui font la richesse de ce fabuleux continent. Il conte des histoires au travers de ses photographies : celles-ci manifestent ses sentiments et incarnent un regard expressif sur des sujets qui nous interpellent. Et P. Maitre renforce son questionnement en légendant ses photos avec précision. Il lui est nécessaire d’expliciter d’où sont issues ses images et ce qu’elles signifient, avec cette « envie de raconter des histoires humaines ». Ses informations sont précises, puissantes. Il ne se limite pas à montrer une image : il porte en lui le besoin d’expliquer ce qu’il a vu, ce qu’il a ressenti, lui qui dispose d’un temps précieux pour rester longuement aux mêmes endroits.

Au fil des années son travail de photojournaliste lui a octroyé cette chance d’entretenir des liens de confiance avec de nombreuses personnes vivant et travaillant sur ces terres africaines. Beaucoup de territoires sont dangereux et difficilement accessibles. Il est indispensable de passer par des médiateurs locaux, qu’il nomme les « fixeurs » et à qui il rend hommage, pour acquérir de précieuses liaisons et les consentements nécessaires afin d’accéder au cœur de cette Afrique qui le bouleverse tant. C’est ainsi qu’il pénètre dans ce qu’il y a de plus profond et d’intime, afin d’en extraire des moments bercés par le mystère, l’angoisse, l’horreur, la misère, ou encore la grâce, la magnificence ou l’envoûtement : « J’ai toujours eu l’habitude de beaucoup parler avec les gens, de m’intéresser à eux. Lorsqu’on adopte naturellement cette démarche, les gens s’habituent assez rapidement à vous et vous laissent travailler. Ils oublient l’appareil photo. Et plus les situations sont cruelles plus ils ont besoin de témoigner de ce qui arrive, de crier. »

Pascal Maitre nous livre ces fragments de vie sans détourner les yeux, en faisant frémir l’intensité des couleurs de l’Afrique. La nature et son étendue de verts chatoyants à Madagascar, la chambre rose abritant une scène déconcertante en Somalie, les marchés bigarrés de Kinshasa, les éclairages avivés de la vie nocturne, un châle aux couleurs enchanteresses qui voile un enfant mort,… la puissance des couleurs attise notre regard. Elles sont à la fois éclatantes et cinglantes, et nous foudroient souvent par leur violence et par leur beauté : la vie et la mort s’y côtoient. « La couleur –dit P. Maitre- c’est pour moi un choix évident, je vois en couleur, la couleur m’émeut et me touche. »

Le photographe confie être subjugué par des peintres comme Gauguin, Matisse ou encore Van Gogh, mais aussi par de grands photographes, dont William Albert Allard, Ernst Haas ou bien Alex Webb… La couleur est au centre de son travail et sa rigueur technique, tant au niveau de la lumière que de la composition, en font un artiste singulier. Les nuances chromatiques sont harmonieuses, les cadrages admirablement maîtrisés.

Les clichés sont exposés dans des dimensions allant du 40 x 60 à des formats très impressionnants, les photos étant issues ou de l’argentique ou du numérique. Pascal Maitre fut un fervent utilisateur du film Kodachrome 200, et ce jusqu’à sa disparition en 2010. Les coloris intenses, saturés et contrastés, ainsi que la finesse du grain, en étaient les spécificités.

Auteur de ces multiples photoreportages effectués pour de brillantes revues internationales, il a de surcroit publié cinq livres (« Mon Afrique » en 2000, « Incroyable Afrique » en 2012, « Madagascar, voyage dans un monde à part » en 2001…).

Son travail, aussi passionné que passionnant, célèbre les êtres et les valeurs humaines par le biais d’un art qui, entremêlé à l’engouement journalistique, exalte la dignité de l’homme et sonde nos propres émotions.

EXPOSITION - 10.09.2014 - 02.11.2014 - MAISON EUROPÉENNE DE LA PHOTOGRAPHIE

WINTER SLEEP de Nuri Bilge Ceylan (1/3)

 

Le cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan scrute sans complaisance l’âme humaine dans tout ce qu’elle a de plus intimement enfoui, au travers d’un septième long métrage que Jane Campion et son jury cannois ont décidé de consacrer. « Winter Sleep » nous révèle l’impressionnante personnalité d’Aydin, comédien de théâtre à la retraite ayant repris la tête de l’hôtel familial dans ses terres d’Anatolie, au côté de son épouse Nihal et de sa sœur Necla.

 

 

Le cinéaste nous plonge immédiatement dans un paysage magnifique, époustouflant, à l’endroit même où l’hôtel troglodytique d’Aydin s’incruste dans les montagnes anatoliennes. L’homme a une présence indéniable, un charisme et un pouvoir que Nuri Bilge Ceylan nous dévoile petit à petit, avec une intensité redoutable. Le film débute lorsque l’hiver se profile, alors même que les touristes désertent peu à peu ce lieu insolite sur lequel règne Aydin. Bientôt ils ne seront plus que trois à y résider : Aydin (Haluk Bilginer), sa femme Nihal (Melisa Sözen) et sa sœur Necla (Demet Akbag) qui a fuit la ville après un divorce dont elle ne se remet pas.

Un événement perturbateur va avoir lieu lorsqu’Aydin et son homme à tout faire vont descendre ensemble au village en 4x4. Le sexagénaire va y croiser le regard fielleux d’un enfant qui sort de l’école, sans bien comprendre pourquoi les yeux de ce jeune garçon sont pleins de haine. Quelques minutes plus tard, tandis qu’ils roulent tranquillement, un jet de pierre heurte la fenêtre du véhicule. Les passagers échappent de peu à un accident. L’employé poursuit alors le jeune garçon, le rattrape, et ils décident de le ramener à son domicile. Le logement en question s’avère être loué à Aydin, ce que ce dernier ignorait, puisqu’il ne gère rien de ce genre d’affaires, préférant déléguer l’administration de ses biens. Il se trouve que les locataires en question n’ont pu payer les derniers arriérés, ce qui a déclenché l’intervention d’un huissier qui leur a pris le peu qu’ils possédaient. L’enfant vit dans cet endroit avec entre autres son père Ismail, qui sort de prison, et son oncle, qui est imam. L’atmosphère est tendue et l’on remarque immédiatement l’attitude fuyante et hautaine de ce propriétaire qui ne veut pas se mêler au peuple. Seul son intendant intervient. Car Aydin est un solitaire qui ne s’épanouit que par l’esprit, la critique et la réflexion. Sa carrière théâtrale fut riche mais ses mots, ses connaissances et sa pensée sont maintenant voués à sa passion pour l’écriture.

Il est l’époux d’une belle jeune femme qui, malgré sa jeunesse, semble avoir perdu de sa vivacité. Le couple ne partage apparemment plus grand chose. Chacun vaque à ses occupations sans réellement se préoccuper de celles de l’autre. Quant à Nicla, le deuxième pilier féminin, elle passe régulièrement du temps dans le bureau de son frère pour discuter, échanger ou critiquer divers sujets, qu’ils soient moraux, spirituels, politiques ou sociétaux. Le reste du temps elle reste cloîtrée dans sa chambre.

Ce lieu majestueux va voir naître des différends, des querelles, des discussions dignes des joutes oratoires que le théâtre et la littérature ont pu nous offrir. Au fur et à mesure que le cinéaste nous confie les épanchements de ces deux figures féminines ainsi que les ressentiments des locataires, nous décelons des traits peu flatteurs de la personnalité d’Aydin. Cet homme, qui se considère comme une personne intègre et morale, laisse paraître son incohérence lorsque la parole de son entourage se libère. Il va enfin entrapercevoir la vision de l’autre, des autres. Les propos et les reproches fusent au travers d’échanges implacables. La violence du verbe met en exergue son impudence, sa fatuité et son dédain.

Les habitations, creusées dans la roche de ces paysages fabuleux que nous offre la région de Cappadoce, située au centre de l’Anatolie en Turquie, s’insèrent magnifiquement dans ces vestiges saisissants modelés par l’érosion. L’hôtel où l’équipe du film a tourné existe réellement. Le cinéaste l’a choisi en raison de son isolement, loin de toute animation qui aurait pu entraver l’introspection des personnages. Cet effet est bien évidemment renforcé par l’arrivée de l’hiver, que les touristes fuient petit à petit, et qui procure une dimension contemplative et méditative supplémentaire à l’atmosphère ambiante.

L’arrivée de la neige fut un élément fondamental pour le cinéaste. Elle coïncide avec le moment où Aydin décide de partir à Istambul pour quelque temps. Les liens avec sa femme sont rompus tandis que la nature prend sa forme hivernale. S’exerce de fait une mutation tant relationnelle que figurative. Quant à l’harmonisation musicale elle se résume à un passage de l’andante de la Sonate pour piano n°20 de Schubert. Elle souligne elle aussi l’aigreur et la douleur d’hommes et de femmes affligés, déchirés par l’épreuve de la vie et des sentiments.

« Je m’intéresse à tout ce qui se dérobe (…) au monde intérieur des individus, à leur âme, à la manière dont ils se lient ou s’opposent » raconte Nuri Bilge Ceylan. « Winter Sleep » est empreint de ces affrontements et réflexions entre des êtres pour qui les meurtrissures sont béantes et insoutenables. Les tréfonds de la nature humaine jaillissent douloureusement, les consciences sont bousculées… Les aversions s’apaiseront-elles pour autant ?

Date de sortie : 06 août 2014 - Réalisé par : Nuri Bilge Ceylan - Avec : Haluk BILGINER, Melisa Sozen, Demet AKBAG - Durée : 3h16min - Pays de production : Turquie - Année de production : 2014 - Titre original : Kis uykusu - Distributeur : Memento Distribution

 

WINTER SLEEP de Nuri Bilge Ceylan (2/3)

Nuri Bilge Ceylan et son épouse, Ebru Ceylan, ont écrit ensemble ce scénario. Ils sont co-auteurs scénaristiques depuis le film « Les climats » (2006) et s’affrontent régulièrement pour imposer leurs idées.

Après avoir charpenté à quatre mains la structure narrative, ils s’attèlent séparément à l’écriture des dialogues, puis défendent enfin leurs propos dans des discussions animées menant quelquefois à des querelles impérieuses. Ces face-à-face nourrissent leur créativité.

Le couple s’est inspiré de différentes nouvelles d’Anton Tchekhov, dont « Ma femme » qui est à l’origine de l’idée de départ du scénario. Même s’ils ont bouleversé l’histoire en y apposant d’autres éléments, en recréant un récit qui leur est personnel, ils ont néanmoins gardé littéralement certains dialogues tchékhoviens. L’inspiration russe est toujours présente chez Nuri Bilge Ceylan, Fedor Dostoïevski étant aussi un souffle créateur véritablement important à ses yeux.

« Winter Sleep » est un film enrichi d’une avalanche de dialogues très littéraires, ce qui est rarement le cas dans la filmographie du cinéaste. Le langage, à travers des confrontations verbales acérées, est à la base d’une démarche menant les protagonistes à des confidences incisives qui enrichissent la propre connaissance de leur être. Les discussions, animées des émotions les plus intimes, mais aussi dotées de réflexions philosophiques et sociales intenses, tranchent avec des scènes d’extérieur magnifiques, au sein de décors qui sont à la fois austères et d’une beauté éclatante.

Date de sortie : 06 août 2014 - Réalisé par : Nuri Bilge Ceylan - Avec : Haluk BILGINER, Melisa Sozen, Demet AKBAG - Durée : 3h16min - Pays de production : Turquie - Année de production : 2014 - Titre original : Kis uykusu - Distributeur : Memento Distribution

WINTER SLEEP de Nuri Bilge Ceylan (3/3)

Nuri Bilge Ceylan ressent le besoin de s’immiscer pleinement dans toutes les phases de production de ses films. Il n’en est pas seulement le co-scénariste et le metteur en scène. Il monte lui-même ses films et s’occupe de l’étalonnage.

Il ne filme plus en 35 mm depuis longtemps, ses quatre derniers longs métrages ayant été réalisés en numérique. Il parle avec passion de son choix pour la caméra Cine Alta F65 (Sony) qu’il a méticuleusement choisi pour « Winter Sleep » : « Pour un réalisateur, un des éléments les plus importants esthétiquement parlant est la profondeur de champ. C’est plus important que la résolution. Or la F35 et la F65 ont une puce qui équivaut au Super 35, ce qui vous donne la possibilité de contrôler la profondeur de champ à votre gré.

La résolution, les couleurs naturelles et, en particulier les tons de chair, ont vraiment fait pencher la balance en faveur de la F65 », explique-t-il. Le numérique lui permet aujourd’hui de retravailler avec acharnement le moindre éclairage. Il peut intensifier ou enténébrer sa palette chromatique, exacerber ou affaiblir la luminosité, accentuer ou pas un effet, une sensation, un trouble.

Nuri Bilge Ceylan rythme son film en alternant de longs et intenses échanges avec des scènes extérieures qui sont comme des bouffées d’oxygène galvanisantes (la séquence des chevaux sauvages est superbe) et contemplatives.

Deux grandes séquences traduisent les ressentiments intrinsèques de chacune des deux femmes entourant Aydin. Lorsque le cinéaste filme l’affrontement entre Necla et son frère, les masques s’effritent, les langues se délient et s’affranchissent des rancoeurs jusqu’alors enfouies. Il en est de même pour la grande discussion entre Nihal et son mari. A l’image, chaque personnage paraît isolé, capté de manière frontale. Nuri Bilge Ceylan les filme en champ/contrechamp, avec une seule caméra (mais de nombreuses prises !). Les plans sont plongés dans une pénombre engloutissante d’où les visages tentent de s’extraire, grâce à une lumière magnifiquement travaillée par Nuri Bilge Ceylan (qui rappelons-le est photographe de formation) et Gokhan Tiryaki, son directeur de la photographie.

Le cinéaste travaille toujours à l’instinct et prend la décision de placer sa caméra à un endroit précis seulement lors du tournage. L’installation des sources lumineuses en découle. C’est ainsi qu’il s’appuie sur l’ombre et la lumière, qu’il perce l’obscurité en magnifiant les lueurs des visages afin que les âmes se révèlent, sans tricherie : « Au cœur de mon travail il y a le désir d’approcher l’homme jusque dans ses zones d’ombre, afin d’essayer de faire apparaître la nature humaine dans toute sa vérité », confie-t-il à Positif.

Le cinéaste a voulu tourner longuement en studio, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Cela afin de mieux maîtriser l’éclairage et de disposer des sources lumineuses avec une plus grande précision. Il tourna près d’un mois et demi en studio, et deux mois en extérieurs.

La photographie est délicatement travaillée, les couleurs y sont somptueuses et finement associées. Les paysages sont harmonieux, la gamme chromatique relevant d’une maîtrise exceptionnelle du cinéaste et de son expression artistique. Grâce à une alliance de gris, de noir, de blanc et d’ocre , grâce aussi à un éclairage très recherché, l’esthétique est raffinée, servant admirablement le propos du film.

Date de sortie : 06 août 2014 - Réalisé par : Nuri Bilge Ceylan - Avec : Haluk BILGINER, Melisa Sozen, Demet AKBAG - Durée : 3h16min - Pays de production : Turquie - Année de production : 2014 - Titre original : Kis uykusu - Distributeur : Memento Distribution

JIMMY’S HALL de Ken Loach

Il y a maintenant huit ans, Ken Loach recevait une palme d’or à Cannes pour « Le vent se lève », dont l’histoire se déroulait au début des années 20, en pleine guerre d’indépendance irlandaise, puis lors de la guerre civile de 1922. L’action de « Jimmy’s Hall » se situe dix années plus tard, en 1932, lorsque l’activiste Jimmy Gralton (Barry Ward) revient en Irlande pour aider sa mère à entretenir la ferme familiale, au sein du Comté de Leitrim d’où il est natif.

Paul Laverty, scénariste attitré de Ken Loach depuis une vingtaine d’années, eut vent de l’existence de James Gralton, partisan qui lutta contre les anglais pour l’indépendance de son pays et qui participa activement à la guerre civile opposant les différents groupuscules irlandais. Cet homme fut alors contraint de s’exiler aux Etats-Unis et vécut un itinéraire de vie peu commun, comme le résume Paul Laverty : « Il a été docker, mineur, prisonnier, soldat. Il a vécu intensément les années 20, ces fameuses Roaring Twenties, à New-York, point névralgique de la culture mais aussi épicentre du Krack boursier. Jimmy a connu ce grand choc et a été témoin de la Grande Dépression. Il est revenu sur sa terre natale riche de toutes ces expériences. »

Ken Loach et son scénariste se sont donc inspirés de la vie de cet homme intègre et généreux et ont décidé de débuter le film en 1932. Le générique met en exergue des images nous rappelant la dureté de la crise de 29, enchaînant ensuite sur le retour de cette figure emblématique que représentait Jimmy.

Dès qu’il revient, l’homme affirme à ses amis qu’il souhaite vivre paisiblement dans cette petite contrée rurale tout en aidant sa mère à s’occuper de la ferme. Mais ses camarades le sollicitent pour qu’il fasse de nouveau vivre cette salle des fêtes d’antan devenue désormais vétuste et poussiéreuse. Chacun espère y trouver un beau lieu de rencontre, d’échange, d’apprentissage culturel, mais aussi un dancing où le jazz et la musique irlandaise se côtoieraient avec entrain et plaisir. Jimmy finit par accepter de recréer ce bel endroit, mais avec l’aide de tous, afin qu’il soit issu d’une volonté collégiale, où chaque individu apporte et partage ses connaissances, ses envies, sa soif d’apprendre et de partager. Seulement ce lieu ne va pas plaire à tout le monde. Il sera à la base d’une querelle dont les hostilités, aux propensions inouïes, vont s’accroître inexorablement. La rigidité et l’inflexibilité de l’Eglise, représentée dans le Comté par le Père Sheridan (Jim Norton), ainsi que les grands propriétaires terriens qui voient leurs intérêts menacés, vont s’unir pour détruire cette belle utopie. Le Père Sheridan accuse Jimmy d’abriter un espace de dépravation. Ce prêtre sentencieux n’a aucune envie de laisser libre cours à l’ouverture, à la culture, au jazz, qui représentent une damnation mettant en branle la pensée unique et péremptoire que l’Eglise et les grands détenteurs des terres alentours imposent à la communauté.

Jimmy se joint à toutes ces personnes en dissidence, qui ne désirent qu’une chose : exister par eux-mêmes, expérimenter, éprouver des plaisirs simples et les partager. Il est particulièrement intéressant de signaler combien Jimmy Gralton refuse le statut de leader, désirant au contraire encourager la collégialité. Il vit cette aventure comme une démarche démocratique, avec des esprits libres qui symbolisent une lutte culturelle et pacifique contre le conformisme asservissant des classes dirigeantes. Et cela dans l’allégresse, l’échange et le ravissement. Mais ces personnes simples ont-elles raisonnablement le droit de manifester leur pensée, leurs sentiments ?

Ken Loach explique ainsi son cheminement : « A travers l’histoire d’un homme aussi charismatique que Jimmy Gralton, je voulais examiner ce qu’était devenu ce rêve qu’avait fait naître l’indépendance dix ans auparavant. Car l’ancien Empire continuait en réalité à diriger l’Irlande sans l’occuper : le drapeau avait changé de couleurs, mais pas grand chose d’autre n’avait évolué. (…) « Jimmy’s hall » a pour cadre un petit village perdu au milieu de nulle part, où les jeunes ont simplement envie de danser et de faire de la poésie, ce qui est malgré tout considéré comme dangereux. » Jimmy est une personne qui rayonne, qui suscite l’attrait de ses semblables.

L’autre figure emblématique du film est celle du Père Sheridan, homme hiératique et manipulateur qui se lance dans une lutte sans merci contre ce collectif joyeux et passionné. Le plaisir, le partage et l’enrichissement culturel contre la férocité du dogmatisme…

Quelques personnages du film ont été inventés, à l’instar d’Oonagh (Simone Kirby), l’ancienne amoureuse retrouvée. Mais l’existence de Jimmy Gralton, elle, représenta réellement un danger aux yeux de ceux qui s’arrangèrent pour le faire de nouveau quitter l’Irlande, sans qu’aucun retour ne soit envisageable. Cet homme fut l’unique irlandais expulsé alors qu’aucun procès n’eut lieu. Le scénariste Paul Laverty ne put d’ailleurs trouver aucun compte rendu officiel, aucune archives stipulant son arrestation. Privé de ses droits à la citoyenneté irlandaise et déraciné en 1933, il vivra aux Etats-Unis sans jamais pouvoir revenir dans son pays natal, et cela jusqu’à son décès en 1945.

Cette petite histoire insolite et méconnue reste cependant gravée sur une plaque en bois située à l’emplacement même de cette salle démolie le 31 décembre 1932. Avec ces mots : « Emplacement du Pearse–Connolly Hall. A la mémoire de Jimmy Gralton, socialiste originaire de Leitrim, expulsé pour ses convictions politiques le 13 août 1933. »

Nous saisissons là toute la force d’un combat dont l’innocence et la joie de vivre sont le miel d’un seul et unique désir : être libre d’exister et de penser. Rien de plus. Et nous comprenons aussitôt l’attirance que Ken Loach a ressentie en découvrant cet étonnant personnage, lui qui se révèle encore et toujours au fil de cette œuvre sociale, politique et militante qu’il construit et porte à bout de bras depuis près d’une cinquantaine d’années. La vigueur humaniste du cinéaste nous entraîne dans un film touchant et engagé, au son du jazz et du folklore irlandais. Cette ambiance festive et musicale y est une source d’espoir magnifique. Ken Loach a d’ailleurs tenu à faire jouer les musiciens en direct sur le tournage. Il désirait tant retranscrire la complicité et les connivences de chacun, instrumentalistes et danseurs, en créant sur le plateau ce sentiment de griserie et de liberté que le partage artistique suscite.

Nous en ressentons toute la beauté, et n’oublions pas quel fut le prix à payer pour ce bel engagement empli d’espoir et de bonheur.

Date de sortie : 02 juillet 2014 - Réalisé par : Ken Loach - Avec : Barry Ward, Simone Kirby, Jim Norton - Durée : 1h46min - Pays de production : Grande-Bretagne - Année de production : 2014 - Titre original : Jimmy's Hall - Distributeur : Le Pacte

XENIA DE Panos Koutras

« Xenia » est le quatrième long métrage du cinéaste grec Panos Koutras. Film insolite et fantasque, il nous conte le périple, d’Athènes à Thessalonique, de deux jeunes frères en quête d’un père dont ils ne se souviennent pas et qui n’a jamais désiré les reconnaître.

Dany, seize ans, et Odysseas (dit Ody), à l’aube de ses dix-huit ans, viennent de perdre leur mère Jenny. Dany était à ses côtés en Crète tandis qu’Ody vivait de petits boulots à Athènes. Leur mère, que l’alcool a détruit à petit feu, était chanteuse. La mort de cette femme de nationalité albanaise, qui avait égaré son titre de séjour sans s’en préoccuper, va bouleverser la vie de nos deux adolescents. Ody, qui va bientôt devenir majeur, encourt une éventuelle expulsion de son pays natal, la Grèce. L’unique solution serait de retrouver leur père biologique afin qu’il les reconnaisse officiellement. Ils obtiendraient ainsi la nationalité grecque et pourraient rester sans crainte dans ce pays qui est le leur. Dany et Ody décident alors de quitter Athènes et d’entreprendre un voyage pour le moins inattendu, où joies et frayeurs se côtoient au sein d’un univers mêlant une réalité sociale dure et parfois cruelle à un imaginaire fantastique peuplé d’un lapin blanc et de visions chimériques. Au cours de cette épopée ils vont passer voir une vieille connaissance, Tassos, qui pense avoir reconnu l’Innommable (nom donné à ce père évaporé). Ce père aurait changé de nom et serait maintenant un politicien d’extrême-droite entreprenant et riche.

Panos Koutras est un réalisateur qui s’attache particulièrement aux individus considérés comme des marginaux, ainsi qu’au statut des immigrés dans la société grecque d’aujourd’hui. C’est le droit du sang qui détermine la nationalité d’une personne en Grèce, non le droit du sol. En conséquence près de 200000 enfants ou adolescents sont nés sur la terre grecque, y ont toujours vécu, mais n’ont aucune nationalité légale. Sans papiers, ils ne seront jamais reconnus comme étant grecs. Vu les problèmes et la crise rencontrés dans ce pays, l’hostilité envers ces jeunes apatrides s’amplifie, exacerbée par la forte montée de l’extrême-droite.

Le titre du film symbolise parfaitement le propos de Panos Koutras. « Xenia » signifie « hospitalité ». Le réalisateur nous explique que cette « hospitalité était un principe et un fondement majeur de la Grèce antique. La xénophobie est un concept relativement moderne. Aujourd’hui non seulement la Grèce a oublié ses devoirs envers les étrangers, mais elle berne et abuse son peuple.»

Panos Koutras a fait le choix de mêler acteurs non-professionnels et acteurs professionnels. Pour les deux jeunes héros il a cherché durant plus d’une année de casting deux albanais qui pouvaient à ses yeux incarner au mieux leur communauté, avec tous les outrages et les offenses qu’elle rencontre régulièrement. Lorsque le cinéaste dépeint des personnages dont les tourments lui paraissent une réelle injustice, il lui semble plus vraisemblable et légitime d’engager des individus qui subissent le même préjudice : « Je ne fais pas un film à sujet, ni un film militant, mais pour moi le casting est un véritable choix politique. » Durant une période de sept mois précédant le tournage, Kostas Nikouli et Nikos Gelia, qui interprètent les deux frères, ont répété au rythme de quatre fois par semaine avec Panos Koutras.

Le cinéaste désirait retranscrire cette épopée à travers le regard de Dany et mettre en évidence l’ardeur et la vitalité que dégage cette jeunesse en soif de reconnaissance. Dany est un garçon de seize ans qui a jusqu’à maintenant vécu avec sa mère dont il a dû s’occuper. Il est gay, s’habille de manière excentrique, la profusion de couleurs et la teinture de ses cheveux révélant un personnage insolite, mais aussi infantile. Les sucreries sont son péché mignon et son petit lapin blanc un animal fétiche qui lui permet de se réfugier dans l’enfance et vers un étonnant monde onirique. C’est aussi un intense désir de liberté qui se manifeste au fil de cette ineffable recherche du bonheur, au gré d’interludes chantés et enchantés, mais dans un monde où la férocité est parfois sans ménagement. Le cinéaste recrée l’atmosphère nocive présente dans cette Grèce qu’il aime profondément, à l’instar de ces expéditions punitives envers les groupes marginaux, les sans domicile fixe, les homosexuels, les albanais, les ukrainiens,… Ces querelles, déroutantes et belliqueuses, représentent une réalité dans laquelle les deux jeunes héros doivent se débattre. Mais ils le font à leur manière, avec toute l’originalité qui les habite. Le culot et la désinvolture de Dany créent une apologie de l’adolescence où tout est encore possible. Une atmosphère poétique accompagne ce personnage à la fois loufoque et conquérant, qui doit mûrir et devenir adulte.

A ses côtés, Ody, plus raisonnable et tranquille, hétérosexuel, doué pour la chanson (Dany en est persuadé), et a priori assez éloigné de son frère, va s’en rapprocher petit à petit. Les liens s’instaurent au rythme de ces moments partagés, qu’ils soient cruels ou gais. Et la présence de la mère, incarnée par les apparitions d’une ancienne icône de la chanson italienne, Patty Pravo, suit ce parcours insolite et régénérateur.

Panos Koutras a voulu réaliser cette histoire selon la vision de Dany. Il a en conséquence opté pour une gamme chromatique et une luminosité qui incarnent la perception même de son jeune héros, illustrant ainsi ses sensations et son regard d’adolescent.

Et cela sans jamais occulter l’âpreté de la société grecque actuelle : « Depuis toujours, le monde dévore ses enfants, les plus faibles sont écrasés, les groupes minoritaires écartés. Cela s’est amplifié ces dernières années. Les immigrés sont les nouvelles victimes du monde contemporain. Nous devrions être à leurs côtés, les aider, les écouter.(…) Je plaide en faveur du droit du sol de tout mon cœur. » Ces paroles de Panos Koutras sont au cœur de ce film hétéroclite et déjanté, panaché d’éléments bigarrés empreints de folie, de musique, de téléréalité, d’extravagance, de haine, d’intolérance, de combativité… et de la fraîcheur et la grâce de la jeunesse.

Date de sortie : 18 juin 2014 - Réalisé par : Panos H. Koutras - Avec : Kostas Nikouli, Nikos Gelia, Aggelos Papadimitriou - Durée : 2h3min - Pays de production : France Grèce - Année de production : 2014 - Distributeur : Pyramide Films

PAS SON GENRE de Lucas Belvaux

Le cinéaste belge Lucas Belvaux a adapté le roman éponyme « Pas son genre » de Philippe Vilain. Il nous livre un film d’une belle sensibilité dont il est à la fois le scénariste, le dialoguiste et le réalisateur. D’emblée le sujet du roman lui a beaucoup plu : l’incroyable union de deux êtres si dissemblables, issus d’univers résolument différents, a immédiatement séduit le cinéaste. Car c’est d’une rencontre bien incongrue dont il est question : celle d’un bel intellectuel parisien échoué temporairement à Arras pour y exercer la philosophie, et d’une délicieuse coiffeuse pétillante et dynamique, mère célibataire attendant l’amour avec un grand A.

La collision intellectuelle et culturelle entre ces deux corps qui s’attirent pourra-t-elle les mener vers une interaction de l’ordre du possible ? Un amour durable est-il envisageable ?

Lucas Belvaux a exercé un changement formel du livre. Philippe Vilain y utilisait la première personne, représentant le point de vue du personnage masculin. Jennifer était donc toujours perçue par son regard à lui, ce qui provoquait un sentiment de manque vis à vis de ses propres sensations. L’unicité de la perception de Clément pouvait être à la base d’un discernement erroné. Dans son adaptation, Lucas Belvaux a donc eu : « envie de les mettre à égalité et donc de prendre une distance. Parler autant d’elle que de lui avec mon regard à moi plutôt que son regard à lui (…) surtout de faire un rapport d’égalité entre les deux. »

C’est ainsi que nous entrons dans la vie de ces deux personnages, qui vont tenter de se découvrir et d’accepter ou non le monde dans lequel évolue l’autre. La rencontre de ces êtres aux antipodes va-t-elle aller à l’encontre du déterminisme sociologique dont nous avons déjà en tête les clichés ?

Clément Leguern (Loïc Corbery), professeur de philosophie et auteur d’un livre où il théorise sur l’amour, doit quitter Paris et son milieu bourgeois pour Arras où il est muté. C’est pour lui un véritable cauchemar. Clément a du charme, de la prestance. Nous apprenons rapidement qu’il a des liaisons de courte durée, par crainte de s’engager. Il vit intensément ces histoires puis part. Et dissèque avec érudition ses émotions, ses intuitions, ses sensations. Tout est littérature et philosophie. Kant est d’ailleurs son principal partenaire de vie, la lecture et l’écriture ses passions. Une certaine distanciation réside dans ce comportement où la raison est plus forte que l’émotion. Comme dirait Lucas Belvaux, c’est un « handicapé sentimental ».

Jennifer (Emilie Dequenne), elle, est coiffeuse dans un petit salon d’Arras. C’est une femme coquette, attirante et gaie ; sa sincérité est touchante. Elle aime les couleurs flashies, chanter dans les karaokés avec ses deux meilleures amies, lire (surtout Anna Gavalda), admire Jennifer Aniston (Clément n’en a jamais entendu parler), adore la série « Friends ». Elle est mère célibataire et vit joyeusement avec son petit garçon Dylan. Ce qui lui manque, c’est l’homme de sa vie. Elle désire avant tout rencontrer et aimer celui avec lequel elle partagera son existence.

La première rencontre, éphémère, a lieu dans le salon de coiffure. Puis s’ensuit la découverte de l’autre. Avec attention et délicatesse, le cinéaste s’attache minutieusement à chaque moment que Clément et Jennifer partagent. Nous apprenons à les connaître et tombons très vite sous leur charme. Seulement un doute subsiste quant à la pérennité de cette belle aventure amoureuse. Le trouble est sous-jacent, et c’est Clément qui en est à l’origine. Sans le vouloir.

Chacun d’eux fait un pas vers l’autre. Jennifer se révèle sans faux semblants : elle est une belle personne, d’une intelligence généreuse. Clément lui lit des passages de romans de Zola, de Giono, lui prête « L’idiot » de Dostoïevski, lui offre un livre de Kant dont les pensées lui rappelle Jennifer. Elle, elle l’emmène voir Jennifer Aniston au cinéma, elle le présente à ses amies, tente de lui faire partager les joies du karaoké…

Jennifer est aérienne, harmonieuse. Elle est la joie de vivre. Parce qu’elle l’a décidé, parce que le bonheur est à portée de main et qu’elle désire le vivre, intensément. Elle est à l’affut de ce que Clément veut bien laisser percevoir, et surtout de ce qu’il tait, de ce qu’il n’exprime pas. Son « chaton » la présentera-t-il un jour à ses proches, ou même à ses collègues ? Interrogation bien maléfique que celle-ci.

Mais il ne faut rien sacraliser des poncifs. Même si les clichés sont présents, l’important est de les détourner, subtilement. En cela Lucas Belvaux est fort judicieux dans sa manière de complexifier la nature des sentiments et des liens qui unissent ces êtres attendrissants. Emerge alors une violence inhérente au contexte social et culturel propre à chaque personnage. Mais malgré eux, sans perversité. Clément fait du mal à Jennifer sans s’en rendre compte, sans comprendre l’impact de son attitude si naturelle. Jennifer, elle, donne. Beaucoup. Passionnément. Même si elle n’est pas dupe. L’optimisme et la vie sont plus forts que tout.

Le cinéaste nous émeut à travers cette histoire d’amour poignante. Loïc Corbery et Emilie Dequenne subliment leurs personnages. Les personnalités de chacun d’eux servent magnifiquement leur jeu. Loïc Corbery, qui joue cette année deux pièces du répertoire à la Comédie Française, dont « Le misanthrope » de Molière, a été choisi par Lucas Belvaux pour sa prestance et le romantisme qu’il dégage. Et bien évidemment pour sa verve. Ses dialogues sont très écrits et il était nécessaire de trouver un comédien qui pouvait lire à l’écran sans langueur ni lassitude pour le spectateur. Que ce soit un plaisir. Emilie Dequenne, qui fut si admirable dans « A perdre la raison » de Joachim Lafosse, est époustouflante de vitalité, elle rayonne. Et chante merveilleusement.

Quant à la mise en scène de Lucas Belvaux, elle est toujours aussi réfléchie : « On ne met pas la caméra n’importe où, on la met pour raconter quelque chose de précis ». Chaque plan est pensé, tant au niveau du cadre, que de la gamme chromatique ou de la bande son. Au sujet de la réalisation de ce film, le cinéaste nous confie : « Il fallait ne pas avoir peur des champs-contrechamps. Je voulais rester proche d’eux, bouger avec eux, être en intimité avec eux. Je voulais donner de l’espace aux comédiens, les laisser jouer. Le champ-contrechamp permet ça, on enregistre de longues scènes en une seule prise, que l’on monte après, mais où l’acteur a pu jouer 3 ou 4 minutes sans être interrompu. Pendant ces minutes là le temps appartient à l’acteur. Et l’espace aussi, l’espace à l’intérieur du cadre. »

L’amour des comédiens et la passion de la mise en scène ont servi ce film avec virtuosité. « Pas son genre » est avant tout une histoire d’amour émouvante, bouleversée par les clivages sociaux-culturels de notre société. Sous le regard attendri et ému de son réalisateur.

Date de sortie : 30 avril 2014 ; Réalisé par : Lucas Belvaux ; Avec : Emilie Dequenne, Loïc Corbery, Sandra Nkake ; Durée : 1h51min ; Pays de production : France ; Année de production : 2013 ; Distributeur : Diaphana

DEUX JOURS, UNE NUIT DE LUC ET JEAN-PIERRE DARDENNE (1/2)

Les frères Dardenne ont écrit et réalisé une histoire d’une belle intensité, où la violence psychologique issue d’un monde du travail implacable flirte amèrement avec le sort d’une femme ravagée par l’annonce de son licenciement, cruellement voté par ses propres collègues dans des conditions plutôt sordides.

Nous sommes dans une petite ville de Belgique. Le téléphone sonne chez Sandra (Marion Cotillard). Elle apprend par Juliette, sa collègue et amie, qu’un vote a été organisé par le patron de la petite entreprise dans laquelle elle est employée. Ses seize collègues ont dû choisir entre toucher leur prime de 1000 euros ou refuser cette somme afin que Sandra puisse garder son travail. Quatorze d’entre eux ont choisi la prime. Seuls Robert et Juliette se sont rangés au côté de cette femme fragile mariée à Manu (Fabrizio Rongione) et mère de deux enfants. Sandra sort à peine d’une grave dépression et durant son absence ses seize collègues ont assuré son travail en faisant quelques heures supplémentaires. La crise est présente. La réduction des effectifs aussi. Sandra et Manu ont besoin de leurs deux salaires pour vivre. Les autres salariés comptent bien toucher leur prime pour eux aussi boucler leurs fins de mois difficiles.

Personne n’est épargné. Et c’est justement là le dilemme. Deux jours, une nuit… voilà le temps qu’il reste à Sandra pour convaincre au moins la moitié de ses collègues de voter en sa faveur lundi matin. Le contremaître ayant influencé insidieusement les votants, le patron a autorisé un nouveau vote après le week-end. Sandra, poussée par son mari et Juliette, va se faire violence et tenter de trouver le courage de se rendre au domicile de chaque employé pour les convaincre de la soutenir et de renoncer à l’argent.

Luc et Jean-Pierre Dardenne rendent compte d’une vérité sociale dramatique, qui envahit communément le quotidien de moult personnes se débattant au sein d’une contemporanéité sociale pour le moins effrayante. Parce que c’est bien d’une réflexion sur la lutte, le rendement, la solidarité, l’exclusion, dont nous parlent les cinéastes. Le marasme économique et social est indéniablement à l’origine de la déraison de la collectivité. Et c’est son inconséquence qui brise le tissu social et instaure une violence presque muette, qui s’immisce en sourdine dans les foyers à travers la culpabilité, le ressentiment, les contraintes financières, la concurrence avilissante…

« Reste que l’absence de réaction collective est révélatrice de l’univers social d’aujourd’hui », nous dit Luc Dardenne. En est-il pour autant défaitiste ? Nous aurions tendance à penser que les frères Dardenne sont plutôt alarmistes et que leur riposte n’est autre que la lutte. Et c’est Sandra qui va se jeter dans la bataille. Avec la peur au ventre, l’angoisse du rejet et les stigmates des peines enfouies. Mais elle va se battre.

Les auteurs expliquent que « le film raconte l’histoire d’un corps qui se met en mouvement ». Ils désiraient « raconter à travers ces mouvements des corps les mouvements intérieurs » de leurs personnages. Les premières images du film traduisent précisément ces intentions. Nous découvrons Sandra endormie sur son lit en pleine après-midi. A partir du moment où elle va se lever et affronter la terrible nouvelle de son exclusion (qu’elle apprend par téléphone), elle va commencer un cheminement qui, même si à plusieurs moments nous craignons sa capitulation, sera salutaire.

C’est Marion Cotillard qui prête son corps à Sandra, avec une acuité et une délicatesse pour le moins remarquables. La fragilité de cette femme est transcendée par l’interprétation toute en finesse de la comédienne. Chaque posture, contenance, démarche, expression, préfigurent les sentiments profonds ressentis par Sandra. Et son éveil vers une dignité et un cran dont elle n’avait jamais osé présager.

La mise en mouvement du corps s’est amorcée. Une lueur s’esquisse. Mais pas seulement pour elle. Durant ces deux journées éprouvantes, Sandra va rencontrer la plupart de ses collègues. Ces entrevues sont douloureuses, répétitives, avec le même discours, les mêmes mots, les mêmes postures corporelles de Sandra. Avec aussi des répliques itératives chez les salariés qu’elle rencontre, comme « Mets toi à ma place » (souvent dite par les deux protagonistes) et « Et les autres qu’est-ce qu’ils disent ? » Les frères Dardenne commentent : « il fallait que la répétition devienne notre force dramatique ». Chaque confrontation est différente et témoigne de la singularité de chaque cas. Toute réaction humaine est distinctive et se rapporte à un individu unique. C’est un suspense terrible que nous redoutons systématiquement mais que nous affrontons au côté de cette femme courageuse.

A aucun moment Sandra ne blâme ses collègues. Luc Dardenne nous livre son approche : « Ce n’est pas le combat d’une pauvre fille contre des salauds. Chaque face à face est bien plus complexe. Sandra comprend ses interlocuteurs et parfois elle n’est pas loin de penser qu’ils ont eu raison d’accepter la prime. » Ce à quoi Jean-Pierre Dardenne renchérit : « Les ouvriers de « Deux jours, une nuit » sont placés en situation permanente de concurrence et de rivalité. Il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les méchants. »

Cette situation dramatique, que le contremaître a enflammé, est un bouleversement intense que ces individus ressentent viscéralement. C’est en cela que l’humanité de chacun est affectée, au sein de parcours où la subsistance tient à un fil, où la menace économique rôde. Mais la solidarité n’est-elle pas un remède ? Le collectif n’est-il pas plus riche que l’individualité ? Sandra, sans les autres, ne se serait sûrement pas relevée de cette nouvelle. Juliette et Robert la soutiennent et agissent en conséquence. Quant à Manu, son mari, il est sa béquille : il ne veut plus qu’elle flanche. Elle doit réapprendre à rester droite, et digne. Les différentes entrevues sont des paliers essentiels à sa propre progression personnelle. Chacune d’entre elles est unique. Chaque conscience est affectée. Toute une palette d’émotions transparaît au travers des frémissements des corps, des regards, des voix. La culpabilité ronge les âmes et la pression est à son comble.

Tels les témoins des rapports de force incombant aux salariés dans le monde du travail contemporain, les frères Dardenne exposent une histoire où le malaise et les tensions habitent des personnages qui se débattent pour tout simplement avoir une vie normale, décente. De surcroît ils s’interrogent sur les notions de collectivité et de solidarité. Mais au terme de cette démarche c’est la volonté et le courage qui redonnent toute sa dignité à l’héroïne. Tout bien considéré la véritable richesse de cette bataille est l’élan de Sandra vers la vie, vers une fierté retrouvée.

Date de sortie : 21 mai 2014 - Réalisé par : Jean-Pierre Dardenne - Luc Dardenne - Avec : Marion Cotillard, Fabrizio Rongione, Pili Groyne - Durée : 1h35min - Pays de production : France - Année de production : 2014 - Distributeur : Diaphana

DEUX JOURS, UNE NUIT DE LUC ET JEAN-PIERRE DARDENNE (2/2)

Il y avait bien longtemps que le sujet de « Deux jours, une nuit » trottait dans la tête des frères Dardenne, avec en toile de fond la contrainte de la performance et les rivalités que cela engendre chez les travailleurs, avec une virulence écrasante. Les cinéastes envisageaient d’y faire évoluer un protagoniste qui perdait son travail suite à un vote de ses collègues, décidé par le patron d’une entreprise trop petite pour qu’il y ait un syndicat et pour qui l’exigence économique ne tolérait aucune déficience de cadence.

Durant plusieurs années le scénario fut délaissé à deux reprises, avant d’être définitivement achevé. C’est la découverte du personnage de Manu qui fit progresser l’écriture. L’exclusion de Sandra la menait à la dérive mais la solidarité de son mari, puis celle de certains de ses collègues, permettaient l’avancée de l’héroïne.

Quant à la rencontre avec Marion Cotillard, elle se fit en Belgique lors du tournage de « De rouille et d’os » de Jacques Audiard que les frères Dardenne coproduisaient. Cette rencontre fortuite séduisit indéniablement les cinéastes. La comédienne qui admirait leur travail n’hésita pas.

Il y eut plus d’un mois de répétitions avant de débuter le tournage qui dura 11 semaines. Les frères Dardenne ont toujours besoin de ce travail en amont car leur manière de tourner est très particulière, comme ils le racontent eux-mêmes : « (…) nous tournons en plans séquences, certains très longs, de 4 minutes, et qui nécessitent parfois de multiplier les prises, jusqu’à 80. Une scène peut parfois nécessiter deux jours pleins de travail avant de trouver l’énergie juste, la pulsation nécessaire. » Et, comme il est d’usage chez eux, le film fut tourné dans la chronologie du récit. Dans leur vision il était fondamental que les comédiens ressentent, autant dans leur corps que psychologiquement, l’évolution de ce périple et le cheminement de chacun. Tout doit être égalitaire sur leur plateau : la manière d’aborder et de filmer chaque comédien mais aussi les conditions ordinaires de vie (cantine,…).

La rigueur est de mise pour servir un cinéma concis où chaque élément de mise en scène concourt vers cette justesse et cette précision qui attestent leur signature. Par exemple les couleurs des vêtements de Sandra sont vives car elle est un personnage qui vient de vivre une grave dépression et qui ne veut pas replonger. Son choix de porter des couleurs gaies reflète un désir d’améliorer sa situation et encore une fois d’avancer.

Et comme à l’accoutumée les cinéastes ont utilisé ce qu’ils nomment la musique « in », en ce sens que les seuls morceaux que le spectateur puisse entendre sont les mélodies écoutées à la radio par les personnages. Rajouter une musique lors du montage final ne leur semble pas opportun. Le rythme du film n’est pour eux nullement amputé tel qu’il transparaît à l’image et le suspense reste présent. Ils ne désirent pas « dramatiser d’avantage » les émotions des personnages. Pour ressentir les pensées de Sandra, le silence est à leur avis nécessaire.

Cette concision et cette dynamique bien singulière créent une puissance humaniste qui leur est chère. Et qui suscite une admiration de leurs pairs comme des spectateurs. Nous ne nous en lassons pas.

Date de sortie : 21 mai 2014 - Réalisé par : Jean-Pierre Dardenne - Luc Dardenne - Avec : Marion Cotillard, Fabrizio Rongione, Pili Groyne - Durée : 1h35min - Pays de production : France - Année de production : 2014 - Distributeur : Diaphana

LES DOUZE TRIBUS D’HATTIE D’Ayana Mhatis

« Les douze tribus d’Hattie » est le premier roman écrit par l’américaine Ayana Mathis. Au fil de dix chapitres dévoilant chacun l’influence d’une mère, Hattie, sur l’existence de ses onze enfants et de sa petite-fille, l’écrivaine nous raconte la destinée d’une famille noire américaine de 1923 à 1980.

Le roman débute en 1925, à Philadelphie. Hattie, une jeune fille noire de 17 ans mariée à August, tente désespérément de sauver ses deux premiers bébés, des jumeaux, d’une pneumonie qui va hélas rapidement les emporter, faute d’une aide médicale qui aurait peut-être pu les sauver. Ce premier chapitre est bouleversant. L’écriture d’Ayana Mathis y est cinglante, déchirante. En quelques pages nous ressentons l’immense douleur d’Hattie qui déjà si jeune, va perdre toute la fantaisie de son bel âge. Une apparente sècheresse des sentiments et une certaine austérité vont alors envahir cette mère que nous redécouvrirons une vingtaine d’années plus tard, au travers des sentiments exacerbés de ses autres enfants.

Chaque chapitre nous fait découvrir un ou deux personnages de cette grande tribu, à différents moments de la vie d’Hattie, puisque le roman se finit lorsque cette mère nourricière a plus de 70 ans. C’est ainsi que se révèlent Floyd, trompettiste homosexuel déambulant dans différentes villes du Sud ; Six, l’étrange prédicateur ; Ruthie, le fruit de son histoire d’amour avec un autre homme ; Ella, le bébé que, dans une souffrance immense, elle donnera à sa sœur pour qu’il ne manque de rien……

Ayana Mathis confie avoir commencé à écrire ce livre comme un recueil de nouvelles. Elle s’est alors aperçue que toutes ces histoires avaient un lien et qu’un roman était en train d’éclore. Nous apprenons dès le premier chapitre qu’Hattie, son héroïne, a fuit l’Etat ségrégationniste de Géorgie avec sa mère et ses sœurs en 1923, suite à l’assassinat de son père par des Blancs. La romancière témoigne ici de l’importante migration du Sud vers le Nord des Etats-Unis qui a eu lieu dans les années 20, fuyant ainsi l’omniprésence de ce racisme corrosif et destructeur que subissaient les hommes et les femmes de couleur noire. Sa propre grand-mère a déserté la Géorgie pour migrer vers le Nord et Ayana a grandi dans les quartiers nord de Philadelphie. Elle raconte que sa grand-mère, qui avait eu beaucoup d’enfants, se réfugiait dans un silence qui empêchait tout discernement de la personne qu’elle était, au plus profond d’elle-même. Elle ne connaissait pas vraiment cette femme dont elle était pourtant proche. Même si Hattie et sa grand-mère ont des personnalités différentes, Ayana Mathis a construit un personnage qui aurait pu saisir le caractère et l’âme de son aïeule : « c’est comme si moi ou qui que ce soit avait été capable de parler à ma grand-mère et de comprendre qui elle était. Je pense qu’Hattie est une tentative d’imaginer ma grand-mère à ma façon. »

Hattie n’est absolument pas une femme modèle. Elle est coriace mais reste inaccessible, glaciale même. Ses enfants en sont les tristes témoins et son mari, frivole et joueur, est inapte à gérer cette grande tribu de neuf enfants. Elle assure seule le maintien de la famille, avec toutes les difficultés que cela comporte. Les réjouissances de la vie l’ont quittée lorsque ses deux petits sont morts. Elle ne s’accordera qu’une échappée belle, de courte durée, mais elle choisira d’assumer son rôle de mère jusqu’au bout.

L’auteure désirait « créer une héroïne certes très forte, mais qui ne présentait pas les stéréotypes habituels d’une personne forte, qui ne fait pas d’erreurs, qui ne se met pas en colère (…) ». Et c’est à travers les épreuves de chacun de ses enfants (chaque chapitre comportant le prénom d’un ou de deux d’entre eux à des époques différentes) que nous découvrons des épisodes de la vie d’Hattie, et l’influence souvent néfaste que cette femme a eu sur ses enfants. Nous ressentons avec émotion à quel point ces cinq filles et ces quatre garçons ont été brisés par la dureté de leur mère, et combien la frontière entre l’amour et la haine est friable. Mais ce sont aussi les sempiternelles difficultés du quotidien et le combat pour la survie de la tribu qui sont mis en exergue par la romancière. Et tout cela, c’est Hattie qui l’affronte inlassablement, malgré l’usure et la fatigue. Seulement donner de l’amour lui est difficile. Et se réfugier auprès de Dieu lui est intolérable.

Ayana Mathis livre un roman puissant et émouvant qui nous fait chavirer dans la vie de cette famille noire américaine jusque dans les années 80. Elle effleure avec émotion le combat livré par tant de personnes ayant migré vers le nord des Etats-Unis pour une vie meilleure. Pour son héroïne ce fut une lutte de tous les instants. Mais c’est une lueur d’espoir qui se profile au terme de cette bataille grâce à la présence de Sala, la petite-fille d’Hattie. C’est encore une grand-mère combattive qui décide de s’occuper et de protéger ce douzième enfant de la tribu. Avec des gestes de tendresse...

Auteur : Mathis Ayana ; Traducteur : François Happe ; Genre : Romans et nouvelles – étranger ; Editeur : Gallmeister, Paris, France ; Collection : Americana ; Prix : 23.40 € ; Sorti le : 02/01/2014

 

JOE de David Gordon Green (1/2)

« Joe » est l’adaptation du livre éponyme écrit par le romancier américain Larry Brown. L’écrivain s’attachait particulièrement aux individus désabusés dont le parcours de vie escarpé laissait une fracture ouverte et indélébile.

Le scénario du film a été écrit par Gary Hawkins qui fut le professeur de cinéma de David Gordon Green à la North Carolina School of the Arts. Il réalisa d’ailleurs quelques années auparavant un documentaire sur la carrière de Larry Brown (The Rough South of Larry Brown) où D. Gordon Green et Jeff Nichols (réalisateur de « Mud ») étaient assistants producteurs.

La riche amitié qu’entretiennent ces réalisateurs influe sur leur travail. D. Gordon Green a produit le premier long métrage de Jeff Nichols (« Shotgun stories »). Ils sont tous deux nés en Arkansas, ont été à la même école de cinéma, et vivent actuellement au Texas, à Austin. Terrence Malick y est aussi installé. Il a toujours beaucoup inspiré le réalisateur de « Joe » et est devenu un ami précieux. Il a même déjà été le producteur de D. Gordon Green.

Ces trois réalisateurs ont d’ailleurs fait grandir cinématographiquement le jeune Tye Sheridan qui a tourné dans « The tree of life » (de Terrence Malick), « Mud » (de Jeff Nichols) et évidemment « Joe ». C’est J. Nichols qui a suggéré à D. Gordon Green de le prendre, et T. Malick qui l’avait présenté à J. Nichols. Le cinéaste est très heureux de ce choix et admire, outre le travail et l’énergie de l’adolescent, sa magnifique voix qu’il trouve originale.

Voici donc une belle communauté de cinéastes, installée à Austin, et dont Richard Linklater (« Before sunrise » « Before sunset »….) fait aussi partie. L’entraide, l’échange et la confiance sont au cœur de cette union autant amicale qu’artistique.

JOE de David Gordon Green (2/2)

« Joe » est un film américain réalisé par David Gordon Green qui renoue ici avec le drame, dans une ambiance lugubre et ténébreuse ancrée au sein de ses racines sudistes. L’histoire se situe dans une petite ville du Texas et dépeint des êtres que les difficultés de la vie n’ont pas épargnés. Ces rednecks se débattent pour survivre dans cette contrée du sud des Etats-Unis où la violence est intrinsèquement présente. Les rapports humains y sont rudes et les rixes, glauques et terrifiantes.

Le film s’ouvre sur une « discussion » entre Gary (Tye Sheridan) et son père le long d’une voie ferrée. Le jeune homme n’a que quinze ans mais tente de raisonner cet homme pour qu’il se prenne enfin en main. Le père l’écoute sans dire mot. Sa seule réponse sera de tabasser son fils. Puis il s’éloignera et recevra lui-même une correction de deux hommes venus lui régler son compte. L’entrée en matière de cette relation père-fils est tragique.

D. Gordon Green nous présente ensuite Joe Ransom (Nicolas Cage), un homme physiquement imposant qui dirige une petite entreprise d’abattage chargée d’empoisonner les arbres défectueux de la forêt avant de les extraire. Il est loyal avec ses employés et ne désire qu’une chose : que le travail soit bien fait. Mais lorsque Joe rentre dans sa maison, protégée par un pitbull terrifiant, il s’adonne à la boisson et vit isolé, sans véritables attaches. Ses seules sorties sont celles d’un bordel et d’une épicerie paumée où il se ravitaille régulièrement. Joe est un individu indomptable qui a déjà fait de la prison et qui a un sérieux problème avec l’autorité. Qu’un policier l’arrête pour lui demander ses papiers est viscéralement intolérable pour cet être insoumis, colérique et passablement volcanique lorsqu’il est contrarié.

C’est une belle rencontre entre Gary et Joe que le cinéaste va nous narrer. Le jeune homme, qui erre dans la forêt, va tomber sur ces drôles de types qui injectent un poison aux arbres. Il décide alors de demander du travail et Joe accepte de l’engager. L’adolescent est très motivé et Joe s’attache très vite à lui, à sa manière. Gary vit dans un environnement familial en marge de la société, avec une mère paumée, une sœur fragile et muette, et un père (Gary Poulter) alcoolique et abominablement subversif. Il vit dans des conditions de violence inouïes et découvre en Joe une personne qui le respecte, qui est prête à le soutenir. Quant à Joe il s’aperçoit très vite de l’ignominie de cette figure paternelle, au pouvoir dévastateur envers son propre enfant. Il soutient Gary pour qu’il puisse s’extirper de ce cadre nuisible, pour qu’enfin il puisse avoir un avenir décent. Parce que ce jeune homme peut encore s’en sortir malgré le misérabilisme qui règne autour de lui.

Ce film est névralgique et sombre, bien éloigné des comédies réalisées par D Gordon Green ces dernières années. Il illustre le retour du cinéaste vers une production plus indépendante, en marge des gros budgets : « Un film comme celui-là avec autant d’acteurs professionnels et non professionnels réclame un petit budget. Pour le protéger surtout, et avoir les coudées franches. » Le cinéaste aime « revenir de temps en temps à un cinéma plus exigeant, moins accessible, comme avec « Joe » qui traite de sujets plus sensibles. Des films comme celui-là se font avec une équipe réduite et vos tripes. » Cette volonté confère à « Joe » une plongée en eaux troubles envoûtante, animale, où l’âme humaine se débat sans relâche pour sa survie.

Le choix du comédien qui interpréta le père de Gary, est une histoire pour le moins cocasse. Gary Poulter était un sans-logis qui vivotait en faisant du breakdance. C’est le directeur de casting du film qui le croisa à un arrêt de bus et qui lui fit passer des essais. Cet homme au faciès saisissant, à qui il manque une partie de l’oreille, est troublant, effrayant dans ce rôle. Il amène à son personnage une expérience de vie que l’on n’ose imaginer. En guise de repères, le père est à l’opposé de tout entendement. Seul son éloignement définitif pourrait être bénéfique et amorcer un début d’avenir pour Gary et sa sœur.

D. Gordon Green traduit les sentiments et les douleurs de ses personnages avec lyrisme. Il prend son temps, scrute sans concession ces êtres meurtris et marginaux au sein d’un paysage rural aussi sauvage que ses habitants. Il nous expose à la violence, à la bestialité de ces égarés. Avec malgré tout une tentative de s’extirper de cette noirceur, du goût âcre de la décadence.

La rédemption de Joe et la reconstruction de Gary seraient les petites étincelles menant enfin à l’espérance, si c’est encore possible…

Drame interdit au -12 ans ; Date de sortie : 30 avril 2014 ; Réalisé par : David Gordon Green ; Avec : Nicolas Cage , Tye Sheridan , Gary Poulter ... ; Durée : 1h57min ; Pays de production : Etats-Unis, 2013 ; Distributeur : Wild Side / Le Pacte

LES IMPRESSIONNISTES EN PRIVE,CENT CHEFS-D’ŒUVRE DE COLLECTIONS PARTICULIERES au Musée Marmottan Monet

Le Musée Marmottan Monet, ancienne résidence d’un grand amateur d’art du nom de Paul Marmottan, ouvrit ses portes en 1934. Il célèbre cette année ses 80 ans d’existence en rendant hommage à la bienveillance des collectionneurs et familles d’artistes qui ont fait don de précieuses œuvres, afin que ce lieu unique devienne le conservateur de productions artistiques exceptionnelles de Claude Monet, mais aussi de Berthe Morisot.

Pour témoigner de sa reconnaissance envers tous ces donateurs, il présente aujourd’hui au public une centaine d’œuvres impressionnistes prêtées pour l’occasion par une cinquantaine de collectionneurs, établis essentiellement en Amérique et en Europe. Une grande partie de ces tableaux n’ont jamais été exposés et c’est bien là une occasion exceptionnelle de les découvrir avant qu’ils ne retournent dans leur résidence privée. L’exposition se déroule chronologiquement afin de souligner la manière dont chaque artiste peintre a évolué, innové.

C’est aux origines de l’impressionnisme que l’exposition consacre ses premières salles, avec des œuvres de Corot, Boudin ou encore Jongkind. Les différentes explorations et études sur la lumière, ainsi que leur recherche sur la manière de capter les paysages et les motifs happés sur le vif, devancent la future démarche des peintres impressionnistes. Ces précurseurs enseigneront d’ailleurs leur art à certains artistes du groupe, dont le mouvement sera mené avec bravoure par Edouard Manet, avec ses toiles jugées choquantes (« Le déjeuner sur l’herbe » sera rejeté par le jury du Salon de 1863 et « Olympia » provoquera un scandale en 1865), et dont nous découvrons ici « Un bar aux Folies Bergère » (1881). Il aurait été impossible d’aborder le mouvement impressionniste sans évoquer la hardiesse de cet homme défiant l’académisme de l’époque avec une modernité que d’autres suivront avec panache.

C’est aux alentours de 1874 que ce mouvement en rébellion fait irruption, avec des artistes du nom de Monet, Pissarro, Renoir, Degas, Sisley, Morisot, Cézanne, ou encore Guillaumin. La toile de Monet, « Impression, soleil levant » (qui fait partie de la collection permanente du Musée Marmottan), donnera son nom à cet élan artistique et esthétique inspiré et révolutionnaire. La collection privée nous dévoile ainsi de nombreuses œuvres de ces illustres peintres qui mirent sur la toile toute la sensibilité ressentie devant les motifs et paysages qu’ils brossaient, en extérieur, sous une sensation de lumière d’une vive acuité, au moment précis où ils éprouvaient ces émois fugitifs. Ces tableaux et dessins complètent ainsi tous ceux qui font partie de nos mémoires, grâce aux collections présentes dans les musées du monde entier.

Le parcours de l’exposition s’attache ensuite à l’impressionnisme des années 1880 et 1890. Même si tous ces artistes se sentent à jamais unis, ils poursuivent chacun de leur côté une trajectoire plus personnelle en développant des spécificités picturales distinctes. L’imaginaire de chaque artiste, étoffé par de singulières inspirations esthétiques, les distingue et met en apparence leur génie créatif. Le groupe s’est certes dispersé mais l’épanouissement de ces virtuoses a créé les grands maîtres que nous connaissons. Ils sont là encore représentés par des toiles et dessins inédits ou rarement exposés, de Pissarro et Sisley, de Renoir et Monet, de Degas et Caillebotte…

Après avoir bouleversé les conventions, révolutionné la dimension très académique des Beaux-Arts, et engagé une lutte vers une liberté artistique novatrice, les peintres impressionnistes ont fini par obtenir une certaine légitimité. Le soutien de collectionneurs privés et de certains marchands d’art leur a permis de vendre de plus en plus de toiles, d’abord en France, puis au niveau international. Dans les années 1890, la reconnaissance fut enfin au rendez-vous. Et certaines œuvres de cette période nous ouvrent déjà vers de nouvelles recherches artistiques. L’art moderne commence à poindpar pre etites touches. Mais cela c’est une autre histoire.

Du 13 février au 6 juillet 2014 au Musée Marmottan Monet

11 mars - 6 juillet 2014 - Musée d'Orsay - Exposition temporaire

VAN GOGH / ARTAUD. LE SUICIDE DE LA SOCIETE au Musée d’Orsay

Le musée d’Orsay nous offre une exposition rare sur le peintre néerlandais Vincent Van Gogh, traversée par les mots et le regard du poète Antonin Artaud. Le spectre de la folie s’immisce au sein de cette rencontre spirituelle de deux artistes galvanisés par une extrême sensibilité. La fragilité psychologique et physiologique de ces deux êtres se reflète avec virulence dans leur art respectif. C’est ce qui a bouleversé Antonin Artaud lorsqu’il a visité l’exposition Van Gogh de 1947 au musée de l’Orangerie, alors qu’il vient de sortir d’un internement de neuf années en hôpital psychiatrique, où il a subi de nombreux électrochocs. Cette rencontre picturale lui insuffle un texte démentiel qu’il dictera en peu de jours à son amie Paule Thèvenin : « Le suicidé de la société ».

L’exaltation de cet écrit, à la verve lyrique, fait jaillir un impétueux plaidoyer accusant la société d’avoir anéanti et broyé ce prodige qu’était Van Gogh. A son sens, elle redoutait les âmes affranchies, dont la fascinante clairvoyance embarrassait le sens moral commun. De fait Artaud incrimine les psychiatres qui annihilent ces personnalités fulgurantes jusqu’à les pousser au suicide : « C’est ainsi qu’une société tarée a inventé la psychiatrie pour se défendre des investigations de certaines lucidités supérieures dont les facultés de divination la gênaient. »

L’écrivain s’inspire aussi, bien évidemment, des épreuves qu’il a lui même subies lors de ses internements. Sa parole est acerbe, corrosive, incisive : elle brûle, vitupère, tempête et explose comme un hurlement d’affliction et de détresse mêlé d’une aversion profonde et belliqueuse envers cette société qui nie la différence et la nature singulière de certains êtres.

L’exposition du musée d’Orsay fait l’union entre cet ouvrage d’Antonin Artaud (1896 – 1948) et les magistrales toiles de Vincent Van Gogh (1853 – 1890) qui l’ont inspiré. Nous avons la chance de pouvoir admirer plus d’une quarantaine de tableaux et quelques uns des dessins du peintre hollandais, accompagnés de citations révélatrices et symptomatiques de la vision du poète. Dès la première salle, nous entrons dans une atmosphère énigmatique où s’entrechoquent des percussions et glossolalies sibyllines, et des mots cabalistiques d’Artaud. S’ensuivent les œuvres impressionnantes de Van Gogh, dont le maniement très personnel de la couleur et l’ardeur de la touche brusque et pure annoncent le fauvisme, et plus intensément l’expressionnisme : « Il faut commencer par éprouver ce qu’on veut exprimer », disait le peintre. Après avoir tenté de devenir pasteur, Vincent Van Gogh s’est jeté corps et âme dans l’art pictural, aux alentours de 27 ans. Il n’a peint qu’une dizaine d’années, pendant lesquelles il lutta contre l’isolement, l’angoisse et le désarroi. Au fil de ses recherches les nuances de sa gamme chromatique se sont faites de plus en plus intenses. La vivacité des couleurs et l’intensité de la lumière enivrèrent ses toiles avec une frénésie époustouflante.

L’artiste peintre a lui aussi beaucoup utilisé les mots. La correspondance qu’il entretint avec son frère Théo en témoigne. Certains extraits sont d’ailleurs exposés. Il oscillait régulièrement entre des crises de profonde détresse et des périodes fougueuses, d’allégresse intense, où il peignait avec entrain. Les deux derniers mois de sa vie, de mai à juillet 1890, il aurait réalisé pas moins de 70 toiles. Mais c’est en incompris qu’il mourra. Peu de personnes ont reconnu son talent de son vivant et la postérité sera tardive.

Chacune des salles de l’exposition est habitée d’une phrase symbolique du poète, le long d’un parcours thématique enchaînant l’autoportrait, les natures mortes, les paysages, les couleurs… Les deux artistes se répondent par l’intermédiaire de leur art ; leurs émotions et leurs souffrances transparaissent, au gré de toiles datant des dernières années de vie de Van Gogh (période où il sera interné plusieurs fois entre 1888 et 1890), peintes essentiellement à Paris, Arles, Saint-Rémy-de-Provence et Auvers-sur-Oise. La présence de dessins réalisés par Antonin Artaud vient renforcer cette résonnance. Lorsque nous déambulons de salle en salle, nous discernons l’évolution de Van Gogh dans la façon d’appréhender sa toile, sa patte, sa perception de la lumière et de la couleur. Ses sensations et son propre vécu, son âme même, illuminent ces tableaux exceptionnellement réunis pour un tête-à-tête spirituel unique entre deux écorchés vifs. Seule une œuvre primordiale n’a pu quitter Amsterdam (en raison de sa fragilité) : « Le champ de blé aux corbeaux », peint dans les derniers moments de vie de Van Gogh. Ce tableau suscita chez le poète un intérêt particulier : il pensait y percevoir un mauvais présage, comme un aveu du peintre sur sa mort prochaine. Le musée a donc décidé de projeter cette toile sur grand écran, mais en accroissant les détails, de manière à ce que notre œil observe à la loupe le travail du peintre. Et cela, avec en fond sonore des phrases d’Artaud déclamées par Alain Cuny. Les mots y orchestrent la magnifique composition picturale de Van Gogh.

Un autre écran projette des extraits de films dans lesquels Antonin Artaud a joué. Ses mouvements, ses expressions et son regard puissant nous interpellent (il ne faut pas oublier qu’il est aussi l’auteur du « Théâtre et son double « ). Il en est de même de ses dessins qui procurent une acuité visuelle extrême. Y transparaissent le tourment et la douleur de cet homme torturé, en proie avec ses démons. « Je suis aussi comme le pauvre Van Gogh, au plus près de formidables ébullitions internes », écrivait-il. Ce bouillonnement et cette effervescence, nous les percevons fougueusement dans les oeuvres du peintre, dans ses compositions aussi hallucinées qu’hallucinantes, où l’on voit chaque touche ondoyer et serpenter vers une parfaite harmonie, dans un agencement chromatique éblouissant. Il est troublant d’y percevoir les émotions de l’artiste. La puissance de son art nous bouleverse : il y évoque sa fragilité, sa sensibilité, mais aussi son énergie et son courage.

Nous laissons à Antonin Artaud le soin de conclure en évoquant toute son admiration pour le travail de ce grand artiste : « (…) je dirai que Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qui l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs, le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits. »

11 mars - 6 juillet 2014 - Musée d'Orsay - Exposition temporaire

HENRI CARTIER-BRESSON au Centre Pompidou

« De tous les moyens d’expression, la photographie est le seul qui fixe un instant précis. Nous jouons avec des choses qui disparaissent, et, quand elles ont disparu, il est impossible de les faire revivre. »

Disparu depuis dix ans, le photographe Henri Cartier-Bresson est mis à l’honneur à l’occasion d’une très belle exposition au Centre Pompidou. Cette rétrospective, que vous pourrez contempler du 12 février au 9 juin, nous permet de découvrir près de 500 œuvres regroupant en sus des photographies, de nombreux documents tels que des dessins, des peintures ou encore des films. Ce sont les tirages originaux qui nous sont présentés, excepté une photo jugée trop abîmée et dont le retirage fut nécessaire. Cela selon un parcours chronologique relatant plus de 40 années d’une vie riche et mouvementée, nous faisant ainsi découvrir les différentes inspirations qui ont marqué l’artiste au travers des multiples rencontres et voyages de sa vie.

Les clichés qui ont fait sa renommée croisent bien d’autres images méconnues qui viennent enrichir la pluralité de son travail, autant que la singularité de sa démarche photographique.

Henri Cartier-Bresson, né en 1908, était issu d’une famille d’artistes. La peinture fit très tôt partie de sa vie et dès la fin des années 20 il travailla cet art dans l’atelier parisien d’André Lhote. Le peintre cubiste lui enseigna la rigueur géométrique, ce qui eut un impact considérable sur son sens de la composition. Son œil aiguisé structurera à la perfection ses photographies dont il refusera toujours le moindre recadrage.

Dans cette même période il côtoie les surréalistes et effectue quelques collages. Mais c’est lors d’un voyage en Afrique, en 1930, qu’il emporte un appareil photo (un Krauss) et qu’il révèle ses premiers témoignages photographiques. Il devient un spectateur du monde, offrant au regard les fracas des évènements et de l’histoire, tout en privilégiant l’humain.

A cette époque il se sent proche du Parti Communiste et s’engage politiquement. Il travaille alors pour la presse communiste, comme le magazine Regards, et participe au tournage de trois films de Jean Renoir. Il devient son assistant en 1936 pour « La vie est à nous » et « Une partie de campagne », ainsi qu’en 1939 pour « La règle du jeu ». La guerre éclate : il reste prisonnier en Allemagne pendant près de trois ans avant de s’évader en 1943. L’année suivante il est derrière son appareil photo pour ramener les images des ruines d’Oradour-sur-Glane après l’abominable massacre commis par l’armée allemande. S’ensuivent des photographies de la libération de Paris avant de repartir en Allemagne, avec les alliés, au camp de Dessau. Il y filme et photographie les camps de prisonniers.

Inlassablement Henri Cartier-Bresson va alors sillonner le globe et retranscrire moult épisodes sociétaux, historiques et politiques du 20ème siècle et les fixer à jamais, autant sur la pellicule que dans nos mémoires. Il devient ainsi un immense photoreporter au sein de l’agence qu’il a créée en 1947 avec ses complices Chim (David Seymour), Robert Capa et George Rodger : Magnum Photos. Depuis la création de cette coopérative qui unit les talents de grands photographes, il traverse la planète et témoigne des derniers instants de Gandhi, du chaos au Kuomintang, de la guerre civile espagnole, de l’indépendance de l’Indonésie,… Il est même le premier photographe occidental à obtenir un visa pour l’URSS après la disparition de Staline en 1954. La plupart de ses reportages sont issus de commandes que l’Agence revend à des magazines, tel que « Life ».

Henri Cartier-Bresson aime profondément le noir et blanc, et n’a fait que peu de photographies en couleurs, parce qu’il les abhorre. Lorsque l’on observe ses clichés, on se rend compte qu’il privilégie les individus, en ce sens qu’il immortalise les réactions des gens face à l’événement auquel ils assistent. Ce sont leurs regards et l’immédiateté de leurs attitudes qui intéressent le photographe. Le fait majeur est souvent hors-champ, mais il se reflète sur l’image des spectateurs qui y assistent ou qui le subissent. « La photographie doit saisir dans le mouvement l’équilibre expressif », disait-il.

Mais il fut un moment, à la fin des années 60, où il s’éloigna du photojournalisme pour se diriger vers une image photographique plus adoucie, plus méditative. Il fixa alors son attention sur les paysages et les portraits. Puis, au début des années 70, il laissa de côté son appareil photo pour se dévouer entièrement à ses premiers émois artistiques : le dessin. Il y consacra quotidiennement de nombreuses heures. Nous pouvons en admirer quelques esquisses, comme les autoportraits, ou encore les squelettes d’animaux préhistoriques du Musée d’Histoire Naturelle.

Cet étonnant voyage artistique, où nous déambulons avec plaisir et curiosité, témoigne de l’incroyable parcours de vie d’un homme aux multiples facettes, qui sut s’exprimer visuellement avec virtuosité. Nous lui laissons les mots de la fin :

« La photographie est pour moi la reconnaissance dans la réalité d’un rythme de surfaces, de lignes ou de valeurs ; l’œil découpe le sujet et l’appareil n’a qu’à faire son travail, qui est d’imprimer sur la pellicule la décision de l’œil. Une photo se voit dans sa totalité, en une seule fois, comme un tableau ; la composition y est une coalition simultanée, la coordination organique d’éléments visuels. »

Rétrospective Henri Cartier-Bresson au Centre Pompidou, du 12 Février au 9 Juin 2014, au Centre Pompidou.

IDA de Pawel Pawlikowski (1/2)

« Ida » est un film polonais somptueux réalisé par Pawel Pawlikowski. Le cinéaste, né en 1957 à Varsovie, a passé ses quatorze premières années en Pologne. Avec sa famille, il a ensuite vécu en Allemagne et en Italie avant de poser ses valises au Royaume-Uni. C’est la première fois qu’il réalise un film de fiction dans son pays natal.

Il désirait depuis longtemps retranscrire les paysages et l’atmosphère de son enfance polonaise dans les années 60. Cette décennie fut une période significative pour la Pologne : les violentes blessures de la guerre et la frayeur stalinienne s’amoindrissaient pour laisser poindre une lueur, une liberté qui pénétrait peu à peu dans l’atmosphère plombée inspirée de ce lourd passé.

Le cinéaste y a créé deux personnalités bien singulières, Anna et Wanda. La première est une jeune nonne pleinement imprégnée de sa foi en Dieu et qui doit prononcer ses vœux dans quatre jours. Orpheline ayant grandi au couvent, elle ne connaît ni ses origines, ni le monde extérieur. Sa passion est intacte, absolue. Sa supérieure, avant le jour fatidique, l’oblige à quitter le couvent pour rendre visite à une tante, seul membre de sa famille en vie dont elle ignorait l’existence. La jeune fille quitte le couvent pour rencontrer cette femme, Wanda, dont l’esprit libertaire et contradictoire va troubler l’âme innocente d’Anna. Dans les années 50 la tante, procureure surnommée « Wanda la rouge », mettait en pratique la cruauté et la barbarie de l’idéologie stalinienne. Elle qui était une idéaliste chevronnée a maintenant perdu son pouvoir et sa foi en un idéal. Elle est un être en souffrance qui révèle une intensité et un tempérament bouillonnant que viennent titiller les contradictions de son âme en peine. Car face à cette rudesse apparaît, par petites touches, une généreuse sensibilité. Elle dévoile à sa nièce son véritable nom et ses origines. Anna s’appelle Ida et elle est juive. Ses parents ont disparu pendant la guerre. Aucun corps n’a été retrouvé. Wanda et Ida vont alors partir en quête de ces corps dans le village où la famille habitait.

Ce voyage initiatique va mener Ida vers son identité réelle, vers une vérité sinistre et terrifiante au sein d’une nation qui veut nier les souvenirs douloureux et angoissants de son histoire. Car pour beaucoup de ces crimes il n’y eut ni aveux, ni repentir, ni châtiments. Ces meurtrissures, Wanda les connaît bien. Mais elle a enfin le courage de les affronter, même si elles se révéleront effroyables.

Quant à la sérénité d’Ida, elle est déroutante. Sa spiritualité est sa force. Elle aura néanmoins l’occasion au cours de ce périple de lier connaissance avec Lis, un beau jeune homme saxophoniste tombé sous le charme de cette magnifique créature de Dieu…

Les deux héroïnes féminines sont jouées par une comédienne confirmée, Agata Kulesza (Wanda) et par une jeune étudiante polonaise, Agata Trzebuchowska (Ida), repérée par hasard dans un lieu public. Toutes deux sont bouleversantes.

La genèse du personnage de la tante est étonnante. Le passé de Wanda est issu du souvenir du cinéaste, lors d’une rencontre à Oxford avec un couple dont la femme était d’origine polonaise. Ils dinèrent ensemble et il passa une soirée très agréable. Il eut l’occasion de la revoir dix ans plus tard en regardant la BBC : la Pologne réclamait son extradition pour crimes contre l’humanité. Elle avait été procureure du régime stalinien, responsable de la disparition de nombreux innocents. Frappé par cet événement, il essaya en vain de réaliser un documentaire sur sa vie. Elle refusa mais le cinéaste s’en inspira pour créer le rôle de Wanda. « Dans une âme il peut exister plusieurs personnages ». C’est ainsi que Pawel Pawlikowski qualifie cet être paradoxal. Elle est « à la fois très humaine, drôle et chaleureuse » et « a également du sang sur les mains ».

Face à elle il a créé un personnage qu’il qualifie de rare en raison de son absence de paradoxe. Les faiblesses de l’esprit humain ne viennent pas ternir la pureté de sa pensée. Ida est calme et silencieuse. Elle est dans la réserve de par son éducation et ne connaît d’aucune manière la séduction. Et lorsqu’elle se confronte à la réalité du monde, elle révèle une force morale puissante. Mais que deviendra son existence après une telle expérience ? Perdra-t-elle sa foi ?

« Ida » est un bien précieux voyage que nous vous recommandons de découvrir au sein d’une Pologne abrupte, à la grisaille mélancolique, mais qui laisse entrevoir l’émergence de la jeunesse au son du jazz et des yé-yé.

Date de sortie : 12 février 2014 - Réalisé par : Pawel Pawlikowski - Avec : Agata KULESZA, Agata Trzebuchowska, Dawid Ogrodnik - Durée : 1h19min - Pays de production : Pologne - Année de production : 2013 - Titre original : Ida - Distributeur : Memento Distribution

IDA de Pawel Pawlikowski (2/2)

Ce film est de surcroit une merveille esthétique.

Pawel Pawlikowski avait une perception visuelle très claire de sa mise en scène. Il a avant tout opté pour un format 4/3, ce format d’autrefois qu’il a choisi pour limiter le champ de vision.

Il souhaitait qu’il y ait peu de mouvements et d’éléments scéniques qui viennent encombrer le regard, dans le but d’amener le spectateur vers un état à la fois contemplatif et songeur.

Il en est de même avec les bruits et les couleurs. D’où l’utilisation d’un sublime noir et blanc qui révèle les ambiances de ses souvenirs d’enfance, sans la vivacité d’une gamme chromatique hautement colorée.

C’est aussi pour ces raisons que la caméra bouge peu. Il fait de nombreuses prises avec une caméra fixe, invitant à la méditation.

Ses plans larges (il y a peu de gros plans) créent un espace où ses personnages sont sciemment placés en périphérie. Ce décadrage confère aux protagonistes un air désemparé , avec cette sensation d’être échoué sous un ciel de plomb. Les repères de ces êtres isolés en sont endommagés, provoquant ainsi une certaine confusion.

La photographie de Lukasz Zal renforce cette tension. Ce jeune cadreur, nommé chef opérateur en début de tournage (métier qu’il n’avait encore jamais exercé), se vit confier la lumière du film par le metteur en scène, qui prit lui-même le soin de s’occuper du cadrage. La texture photographique est d’une pureté telle que l’émotion affleure dans cette symbiose entre diégèse et esthétique.

Pawel Pawlikowski, nous n’en serons pas surpris, est admiratif des films de Bresson, Dreyer ou encore Tarkovski. Le cinéaste a la même exigence que ces artistes et c’est aussi pour cela que la vision cinématographique qu’il a transposée sur « Ida » est admirable.

La rencontre de ses deux figures féminines n’en est que plus belle. Cette œuvre possède une âme qui nous envoûte avec grâce et délicatesse.

Date de sortie : 12 février 2014 - Réalisé par : Pawel Pawlikowski - Avec : Agata KULESZA, Agata Trzebuchowska, Dawid Ogrodnik - Durée : 1h19min - Pays de production : Pologne - Année de production : 2013 - Titre original : Ida - Distributeur : Memento Distribution