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JOE de David Gordon Green (1/2)

« Joe » est l’adaptation du livre éponyme écrit par le romancier américain Larry Brown. L’écrivain s’attachait particulièrement aux individus désabusés dont le parcours de vie escarpé laissait une fracture ouverte et indélébile.

Le scénario du film a été écrit par Gary Hawkins qui fut le professeur de cinéma de David Gordon Green à la North Carolina School of the Arts. Il réalisa d’ailleurs quelques années auparavant un documentaire sur la carrière de Larry Brown (The Rough South of Larry Brown) où D. Gordon Green et Jeff Nichols (réalisateur de « Mud ») étaient assistants producteurs.

La riche amitié qu’entretiennent ces réalisateurs influe sur leur travail. D. Gordon Green a produit le premier long métrage de Jeff Nichols (« Shotgun stories »). Ils sont tous deux nés en Arkansas, ont été à la même école de cinéma, et vivent actuellement au Texas, à Austin. Terrence Malick y est aussi installé. Il a toujours beaucoup inspiré le réalisateur de « Joe » et est devenu un ami précieux. Il a même déjà été le producteur de D. Gordon Green.

Ces trois réalisateurs ont d’ailleurs fait grandir cinématographiquement le jeune Tye Sheridan qui a tourné dans « The tree of life » (de Terrence Malick), « Mud » (de Jeff Nichols) et évidemment « Joe ». C’est J. Nichols qui a suggéré à D. Gordon Green de le prendre, et T. Malick qui l’avait présenté à J. Nichols. Le cinéaste est très heureux de ce choix et admire, outre le travail et l’énergie de l’adolescent, sa magnifique voix qu’il trouve originale.

Voici donc une belle communauté de cinéastes, installée à Austin, et dont Richard Linklater (« Before sunrise » « Before sunset »….) fait aussi partie. L’entraide, l’échange et la confiance sont au cœur de cette union autant amicale qu’artistique.

JOE de David Gordon Green (2/2)

« Joe » est un film américain réalisé par David Gordon Green qui renoue ici avec le drame, dans une ambiance lugubre et ténébreuse ancrée au sein de ses racines sudistes. L’histoire se situe dans une petite ville du Texas et dépeint des êtres que les difficultés de la vie n’ont pas épargnés. Ces rednecks se débattent pour survivre dans cette contrée du sud des Etats-Unis où la violence est intrinsèquement présente. Les rapports humains y sont rudes et les rixes, glauques et terrifiantes.

Le film s’ouvre sur une « discussion » entre Gary (Tye Sheridan) et son père le long d’une voie ferrée. Le jeune homme n’a que quinze ans mais tente de raisonner cet homme pour qu’il se prenne enfin en main. Le père l’écoute sans dire mot. Sa seule réponse sera de tabasser son fils. Puis il s’éloignera et recevra lui-même une correction de deux hommes venus lui régler son compte. L’entrée en matière de cette relation père-fils est tragique.

D. Gordon Green nous présente ensuite Joe Ransom (Nicolas Cage), un homme physiquement imposant qui dirige une petite entreprise d’abattage chargée d’empoisonner les arbres défectueux de la forêt avant de les extraire. Il est loyal avec ses employés et ne désire qu’une chose : que le travail soit bien fait. Mais lorsque Joe rentre dans sa maison, protégée par un pitbull terrifiant, il s’adonne à la boisson et vit isolé, sans véritables attaches. Ses seules sorties sont celles d’un bordel et d’une épicerie paumée où il se ravitaille régulièrement. Joe est un individu indomptable qui a déjà fait de la prison et qui a un sérieux problème avec l’autorité. Qu’un policier l’arrête pour lui demander ses papiers est viscéralement intolérable pour cet être insoumis, colérique et passablement volcanique lorsqu’il est contrarié.

C’est une belle rencontre entre Gary et Joe que le cinéaste va nous narrer. Le jeune homme, qui erre dans la forêt, va tomber sur ces drôles de types qui injectent un poison aux arbres. Il décide alors de demander du travail et Joe accepte de l’engager. L’adolescent est très motivé et Joe s’attache très vite à lui, à sa manière. Gary vit dans un environnement familial en marge de la société, avec une mère paumée, une sœur fragile et muette, et un père (Gary Poulter) alcoolique et abominablement subversif. Il vit dans des conditions de violence inouïes et découvre en Joe une personne qui le respecte, qui est prête à le soutenir. Quant à Joe il s’aperçoit très vite de l’ignominie de cette figure paternelle, au pouvoir dévastateur envers son propre enfant. Il soutient Gary pour qu’il puisse s’extirper de ce cadre nuisible, pour qu’enfin il puisse avoir un avenir décent. Parce que ce jeune homme peut encore s’en sortir malgré le misérabilisme qui règne autour de lui.

Ce film est névralgique et sombre, bien éloigné des comédies réalisées par D Gordon Green ces dernières années. Il illustre le retour du cinéaste vers une production plus indépendante, en marge des gros budgets : « Un film comme celui-là avec autant d’acteurs professionnels et non professionnels réclame un petit budget. Pour le protéger surtout, et avoir les coudées franches. » Le cinéaste aime « revenir de temps en temps à un cinéma plus exigeant, moins accessible, comme avec « Joe » qui traite de sujets plus sensibles. Des films comme celui-là se font avec une équipe réduite et vos tripes. » Cette volonté confère à « Joe » une plongée en eaux troubles envoûtante, animale, où l’âme humaine se débat sans relâche pour sa survie.

Le choix du comédien qui interpréta le père de Gary, est une histoire pour le moins cocasse. Gary Poulter était un sans-logis qui vivotait en faisant du breakdance. C’est le directeur de casting du film qui le croisa à un arrêt de bus et qui lui fit passer des essais. Cet homme au faciès saisissant, à qui il manque une partie de l’oreille, est troublant, effrayant dans ce rôle. Il amène à son personnage une expérience de vie que l’on n’ose imaginer. En guise de repères, le père est à l’opposé de tout entendement. Seul son éloignement définitif pourrait être bénéfique et amorcer un début d’avenir pour Gary et sa sœur.

D. Gordon Green traduit les sentiments et les douleurs de ses personnages avec lyrisme. Il prend son temps, scrute sans concession ces êtres meurtris et marginaux au sein d’un paysage rural aussi sauvage que ses habitants. Il nous expose à la violence, à la bestialité de ces égarés. Avec malgré tout une tentative de s’extirper de cette noirceur, du goût âcre de la décadence.

La rédemption de Joe et la reconstruction de Gary seraient les petites étincelles menant enfin à l’espérance, si c’est encore possible…

Drame interdit au -12 ans ; Date de sortie : 30 avril 2014 ; Réalisé par : David Gordon Green ; Avec : Nicolas Cage , Tye Sheridan , Gary Poulter ... ; Durée : 1h57min ; Pays de production : Etats-Unis, 2013 ; Distributeur : Wild Side / Le Pacte

IDA de Pawel Pawlikowski (1/2)

« Ida » est un film polonais somptueux réalisé par Pawel Pawlikowski. Le cinéaste, né en 1957 à Varsovie, a passé ses quatorze premières années en Pologne. Avec sa famille, il a ensuite vécu en Allemagne et en Italie avant de poser ses valises au Royaume-Uni. C’est la première fois qu’il réalise un film de fiction dans son pays natal.

Il désirait depuis longtemps retranscrire les paysages et l’atmosphère de son enfance polonaise dans les années 60. Cette décennie fut une période significative pour la Pologne : les violentes blessures de la guerre et la frayeur stalinienne s’amoindrissaient pour laisser poindre une lueur, une liberté qui pénétrait peu à peu dans l’atmosphère plombée inspirée de ce lourd passé.

Le cinéaste y a créé deux personnalités bien singulières, Anna et Wanda. La première est une jeune nonne pleinement imprégnée de sa foi en Dieu et qui doit prononcer ses vœux dans quatre jours. Orpheline ayant grandi au couvent, elle ne connaît ni ses origines, ni le monde extérieur. Sa passion est intacte, absolue. Sa supérieure, avant le jour fatidique, l’oblige à quitter le couvent pour rendre visite à une tante, seul membre de sa famille en vie dont elle ignorait l’existence. La jeune fille quitte le couvent pour rencontrer cette femme, Wanda, dont l’esprit libertaire et contradictoire va troubler l’âme innocente d’Anna. Dans les années 50 la tante, procureure surnommée « Wanda la rouge », mettait en pratique la cruauté et la barbarie de l’idéologie stalinienne. Elle qui était une idéaliste chevronnée a maintenant perdu son pouvoir et sa foi en un idéal. Elle est un être en souffrance qui révèle une intensité et un tempérament bouillonnant que viennent titiller les contradictions de son âme en peine. Car face à cette rudesse apparaît, par petites touches, une généreuse sensibilité. Elle dévoile à sa nièce son véritable nom et ses origines. Anna s’appelle Ida et elle est juive. Ses parents ont disparu pendant la guerre. Aucun corps n’a été retrouvé. Wanda et Ida vont alors partir en quête de ces corps dans le village où la famille habitait.

Ce voyage initiatique va mener Ida vers son identité réelle, vers une vérité sinistre et terrifiante au sein d’une nation qui veut nier les souvenirs douloureux et angoissants de son histoire. Car pour beaucoup de ces crimes il n’y eut ni aveux, ni repentir, ni châtiments. Ces meurtrissures, Wanda les connaît bien. Mais elle a enfin le courage de les affronter, même si elles se révéleront effroyables.

Quant à la sérénité d’Ida, elle est déroutante. Sa spiritualité est sa force. Elle aura néanmoins l’occasion au cours de ce périple de lier connaissance avec Lis, un beau jeune homme saxophoniste tombé sous le charme de cette magnifique créature de Dieu…

Les deux héroïnes féminines sont jouées par une comédienne confirmée, Agata Kulesza (Wanda) et par une jeune étudiante polonaise, Agata Trzebuchowska (Ida), repérée par hasard dans un lieu public. Toutes deux sont bouleversantes.

La genèse du personnage de la tante est étonnante. Le passé de Wanda est issu du souvenir du cinéaste, lors d’une rencontre à Oxford avec un couple dont la femme était d’origine polonaise. Ils dinèrent ensemble et il passa une soirée très agréable. Il eut l’occasion de la revoir dix ans plus tard en regardant la BBC : la Pologne réclamait son extradition pour crimes contre l’humanité. Elle avait été procureure du régime stalinien, responsable de la disparition de nombreux innocents. Frappé par cet événement, il essaya en vain de réaliser un documentaire sur sa vie. Elle refusa mais le cinéaste s’en inspira pour créer le rôle de Wanda. « Dans une âme il peut exister plusieurs personnages ». C’est ainsi que Pawel Pawlikowski qualifie cet être paradoxal. Elle est « à la fois très humaine, drôle et chaleureuse » et « a également du sang sur les mains ».

Face à elle il a créé un personnage qu’il qualifie de rare en raison de son absence de paradoxe. Les faiblesses de l’esprit humain ne viennent pas ternir la pureté de sa pensée. Ida est calme et silencieuse. Elle est dans la réserve de par son éducation et ne connaît d’aucune manière la séduction. Et lorsqu’elle se confronte à la réalité du monde, elle révèle une force morale puissante. Mais que deviendra son existence après une telle expérience ? Perdra-t-elle sa foi ?

« Ida » est un bien précieux voyage que nous vous recommandons de découvrir au sein d’une Pologne abrupte, à la grisaille mélancolique, mais qui laisse entrevoir l’émergence de la jeunesse au son du jazz et des yé-yé.

Date de sortie : 12 février 2014 - Réalisé par : Pawel Pawlikowski - Avec : Agata KULESZA, Agata Trzebuchowska, Dawid Ogrodnik - Durée : 1h19min - Pays de production : Pologne - Année de production : 2013 - Titre original : Ida - Distributeur : Memento Distribution

IDA de Pawel Pawlikowski (2/2)

Ce film est de surcroit une merveille esthétique.

Pawel Pawlikowski avait une perception visuelle très claire de sa mise en scène. Il a avant tout opté pour un format 4/3, ce format d’autrefois qu’il a choisi pour limiter le champ de vision.

Il souhaitait qu’il y ait peu de mouvements et d’éléments scéniques qui viennent encombrer le regard, dans le but d’amener le spectateur vers un état à la fois contemplatif et songeur.

Il en est de même avec les bruits et les couleurs. D’où l’utilisation d’un sublime noir et blanc qui révèle les ambiances de ses souvenirs d’enfance, sans la vivacité d’une gamme chromatique hautement colorée.

C’est aussi pour ces raisons que la caméra bouge peu. Il fait de nombreuses prises avec une caméra fixe, invitant à la méditation.

Ses plans larges (il y a peu de gros plans) créent un espace où ses personnages sont sciemment placés en périphérie. Ce décadrage confère aux protagonistes un air désemparé , avec cette sensation d’être échoué sous un ciel de plomb. Les repères de ces êtres isolés en sont endommagés, provoquant ainsi une certaine confusion.

La photographie de Lukasz Zal renforce cette tension. Ce jeune cadreur, nommé chef opérateur en début de tournage (métier qu’il n’avait encore jamais exercé), se vit confier la lumière du film par le metteur en scène, qui prit lui-même le soin de s’occuper du cadrage. La texture photographique est d’une pureté telle que l’émotion affleure dans cette symbiose entre diégèse et esthétique.

Pawel Pawlikowski, nous n’en serons pas surpris, est admiratif des films de Bresson, Dreyer ou encore Tarkovski. Le cinéaste a la même exigence que ces artistes et c’est aussi pour cela que la vision cinématographique qu’il a transposée sur « Ida » est admirable.

La rencontre de ses deux figures féminines n’en est que plus belle. Cette œuvre possède une âme qui nous envoûte avec grâce et délicatesse.

Date de sortie : 12 février 2014 - Réalisé par : Pawel Pawlikowski - Avec : Agata KULESZA, Agata Trzebuchowska, Dawid Ogrodnik - Durée : 1h19min - Pays de production : Pologne - Année de production : 2013 - Titre original : Ida - Distributeur : Memento Distribution

DALLAS BUYERS CLUB De Jean-Marc Vallée (1/2)

La genèse de « Dallas Buyers Club » est un véritable périple. Vingt années se sont écoulées durant lesquelles maints producteurs ont refusé de participer au financement du scénario, estimé lucrativement trop périlleux par les majors et autres studios américains. Le réalisateur du film, Jean-Marc Vallée, n’a reçu ce scénario qu’en 2010 alors que le script existait depuis 1992 et que près de 80 demandes de financement avaient échoué. Les capitaux furent finalement octroyés au réalisateur québécois, mais ce fut un petit budget pour un tournage de 25 jours. Autant dire que l’équipe était très motivée face à cette pénurie de temps et d’argent.

« Dallas Buyers Club » relate l’authentique parcours de vie de Ron Woodroof (Matthew Mc Conaughey) à partir du moment où les médecins lui annoncent qu’il est atteint du virus du Sida, en 1985. Le personnage de Ron nous est présenté comme l’archétype du macho homophobe texan, passionné de rodéo, pour qui le sexe avec des partenaires féminines multiples et la drogue sont un mode de vie quotidien. Suite à un accident professionnel (il est électricien) cet homme de 35 ans est emmené à l’hôpital où il apprend qu’il a contracté le VIH et qu’il lui reste un mois à vivre. Il est alors méprisé et rejeté par ses amis, et réalise la faiblesse du corps médical qui commence seulement à expérimenter les premiers traitements à l’AZT. C’est le début d’une lutte qui va durer sept années et qui ne s’essoufflera jamais. Ron, pour survivre, se procurera illégalement de nombreux traitements alternatifs. Puis, inlassablement, il rassemblera un nombre impressionnant de malades et finira par créer le Dallas Buyers Club, coopérative fournissant des médicaments non autorisés mais plutôt efficaces. Pour cela il s’associe à Rayon (Jared Leto), un transsexuel toxicomane atteint lui aussi du Sida, qui ramène une grande majorité d’homosexuels en quête de soins et d’espoir. Mais la bataille contre la maladie ne sera pas son unique combat. Le conflit avec l’industrie pharmaceutique et les institutions fédérales sera virulent.
  • Le « cancer gay » : voilà la rumeur qui circule dans les années 80. En 1985 le Sida fait des ravages et la communauté homosexuelle se sent bafouée. L’angoisse et l’ignorance de cette maladie qui tue, ainsi que l’absence de remèdes efficaces, font monter la peur et provoquent souvent une haine et un rejet qui ont détruit de nombreuses personnes malades et isolées. De surcroit, Ron Woodroof vit à Dallas, au Texas, un état très sectaire où l’homophobie est exacerbée. Cet homme est loin d’être quelqu’un de bien, il est même plutôt haïssable. Sa vive hostilité envers les homosexuels est odieuse. Ce sont les évènements qui vont le faire évoluer, non sans difficultés.

    Matthew Mc Conaughey, qui a perdu près de 20 kg pour jouer ce rôle, n’est pas dans le pathos. Il arrive, au fur et à mesure de son combat, à faire apparaître une bienveillance et une humanité chez cet être antipathique, et cela de manière implicite, sans complaisance. La tolérance est au centre de cette histoire. Être indulgent envers les différences et les divergences de chacun : voilà ce que Ron, après avoir lui-même été rejeté, va apprendre à respecter. Il finira par créer un véritable lien avec le très touchant Rayon, figure aux fêlures bouleversantes mais d’un tempérament incroyable. L’étonnante relation de ces deux énergumènes, à jamais dissemblables, est d’une richesse déconcertante.

    Jean-Marc Vallée a reconstruit le script avec les scénaristes Craig Borten et Melisa Wallack. Il a d’abord pu écouter l’entretien que CraigBorten avait eu avec Ron Woodroof peu de temps avant sa mort. Ces 25 heures de dialogues ont permis au réalisateur d’appréhender au mieux le vécu de cet homme. Ainsi il a pu créer une harmonie entre la réalité de son combat et les personnages de fiction qui gravitent autour de lui.

     

    Date de sortie : 29 janvier 2014 - Réalisé par : Jean-Marc Vallée - Avec : Matthew McConaughey, Jennifer Garner, Jared Leto - Pays de production : Etats-Unis - Année de production : 2013 - Titre original : The Dallas Buyers Club - Distributeur : UGC Distribution

DALLAS BUYERS CLUB De Jean-Marc Vallée (2/2)

Jean-Marc Vallée a reconstruit le script avec les scénaristes Craig Borten et Melisa Wallack. Il a d’abord pu écouter l’entretien que CraigBorten avait eu avec Ron Woodroof peu de temps avant sa mort. Ces 25 heures de dialogues ont permis au réalisateur d’appréhender au mieux le vécu de cet homme. Ainsi il a pu créer une harmonie entre la réalité de son combat et les personnages de fiction qui gravitent autour de lui.

A l’origine le script était plus politisé. Des évènements qui se passaient au sein du gouvernement et des institutions ont été enlevés, et de nombreux personnages ont disparu.

Le réalisateur s’est focalisé sur le point de vue de Ron, en retraçant son périple à travers ses propres émotions, son propre ressenti. En sus les regards de Rayon et de la jeune médecin (Jennifer Garner) sont évoqués.

Jean-Marc Vallée a décidé d’utiliser peu de gros plans afin de privilégier l’énergie de cet étonnant duo que forment Ron et Rayon. Les comédiens, exceptionnels, vivent leurs personnages avec une telle intensité qu’ils transcendent magnifiquement l’écran. Le metteur en scène avoue leur avoir accordé une grande liberté de jeu, filmée avec la caméra à l’épaule.

Faute de capitaux conséquents, il n’y a pas eu d’équipe électrique, donc pas de lumière artificielle. Le chef opérateur et le chef décorateur ont véritablement travaillé ensemble pour créer cette lumière naturelle. Lorsque la lumière manquait, ils s’arrangeaient pour rajouter des éléments de décor, comme des bougies, pour palier au problème.

Malgré les difficultés Jean-Marc Vallée a su retranscrire l’histoire de cet antihéros qui, grâce ou à cause de la maladie, a révélé une humanité qui l’a mené vers la tolérance. Il devint, sans le vouloir, le représentant d’une communauté homosexuelle qu’il avait exécré dans son passé. Et fut épouvanté par la scandaleuse puissance des lobbies pharmaceutiques. 

D’autres Buyers Clubs naitront à travers les Etats-Unis. Quant à Ron Woodroof il décédera du Sida en 1992 à l’âge de 42 ans.

Date de sortie : 29 janvier 2014 - Réalisé par : Jean-Marc Vallée - Avec : Matthew McConaughey, Jennifer Garner, Jared Leto - Pays de production : Etats-Unis - Année de production : 2013 - Titre original : The Dallas Buyers Club - Distributeur : UGC Distribution.

TWELVE YEARS A SLAVE de Steve McQueen

« Twelve years a slave » est le troisième long métrage de Steve Mc Queen, metteur en scène anglais qui se consacre au cinéma depuis 2008. Artiste de talent, le cinéaste s’était déjà fait une belle réputation dans la sphère de l’art contemporain en présentant entre autres de nombreuses installations vidéo, quelquefois troublantes, et ayant souvent un lien avec le cinéma. Le vidéaste décida ensuite de se consacrer à la fiction cinématographique avec « Hunger ». Son cinéma dépeint et retrace des épreuves existentielles intenses, des parcours humains éperdus et émotionnellement puissants.

 

Lorsque Brad Pitt entra en relation avec lui, après « Hunger », Steve Mc Queen lui confia vouloir faire un film sur l’esclavage. Leur collaboration naquit et l’acteur devint le coproducteur de « Twelve years a slave ». Le cinéaste s’est basé sur l’adaptation des mémoires d’un noir américain, Salomon Northup, né en homme libre dans l’état de New York, et kidnappé à Washington pour être emporté et vendu à la Nouvelle Orléans. Cet homme, esclave en Louisiane durant douze années, fut retrouvé et arraché des mains de son tortionnaire en 1853. Il redevint un homme libre et écrivit aussitôt son histoire. 

Le début du film s’ouvre en 1841 et nous présente Salomon en homme confortablement installé à New York, entouré de sa femme et de ses deux enfants. Il s’habille élégamment, est apprécié par son entourage, et joue magnifiquement du violon. C’est ainsi qu’il est repéré par deux hommes qui se disent artistes et qui cherchent à engager un talent pour quelques représentations à Washington. Salomon est confiant et ravi. Mais ces hommes le droguent, le séquestrent et le livrent à une organisation qui l’emporte par bateau, avec d’autres prisonniers, dans un état du sud esclavagiste. Là il est privé de son identité et n’a plus le droit de prononcer son véritable nom : il doit désormais s’appeler Pratt. Il devient une marchandise, un produit qui va être exposé, comme de nombreux hommes, femmes et enfants, à des propriétaires terriens qui font leur marché. Cet état de fait peu connu, de ces mercenaires qui enlevaient des citoyens libres noirs américains pour les livrer aux Etats du sud afin de les monnayer, était bien réel avant que la guerre de Sécession n’ait lieu. Les propriétaires terriens qui participaient à cette ignominie pratiquaient un esclavage à fondement purement racial, qui s’était institutionnalisé progressivement et était devenu un point névralgique et affreusement abject de l’organisation sociale et économique des Etats–Unis du sud.

Steve Mc Queen a décidé d’exposer dans toute sa véracité la réalité de ce que représentait le quotidien des esclaves. Et c’est de leur point de vue qu’il le raconte, sans aucune concession, ni demi-mesure. Il ne se dérobe pas devant l’insoutenable. C’est nous qui détournons les yeux de l’écran face au supplice de Salomon, face au calvaire de Patsey, aimée odieusement et sauvagement par son maître, face à la monstrueuse séparation d’Eliza d’avec ses enfants. Le cinéaste montre des corps, bringuebalés au gré de leurs maîtres dans les plantations, les échangeant selon leurs problèmes d’opulence et leurs déboires. Ces corps ne sont plus que des propriétés ; ils sont bafoués et privés de leur humanité. Michael Fassbender joue un de ces propriétaires, du nom d’Edwin Epps, avec une perversité et une ambivalence redoutables. Le comédien, dont Steve Mc Queen ne se sépare plus puisqu’il était déjà dans « Hunger » et « Shame », interprète magistralement cette figure du mal personnifié, qui justifie sa maltraitance par une interprétation de la Bible très personnelle. La haine de ces êtres dits civilisés anéantit inlassablement Salomon.

Le temps est comme en suspend, sclérosé par une interminable descente aux enfers, elle-même orchestrée par une mise en scène qui ne nous épargne rien. Steve Mc Queen utilise à plusieurs reprises de longs plans fixes dont la durée s’étend jusqu’à ce que l’émotion soit à son apogée, dans le tourment et l’effroi. L’un des plus impressionnant quant à son agencement est celui de Salomon, pendu à une corde mais dont la pointe des pieds arrive à toucher terre, qui oscille entre la vie et la mort, à l’extrême limite de l’étranglement. Cette torture physique est accompagnée d’une violence psychologique inouïe : en arrière-plan nous apercevons les autres esclaves aller et venir, sans la moindre réaction ni même un regard vers Salomon. Nous voyons aussi les enfants jouer, tout naturellement, à quelques mètres de lui. Leurs rires tranchent effroyablement avec les bruits d’étouffement, les insoutenables raclements de gorge. En un plan unique, l’inimaginable se produit. L’indifférence des autres esclaves n’est gérée que par la terreur : pour survivre, la froideur et l’inexpressivité sont une contrainte cruciale. Les sentiments sont prohibés. Dans quel espoir ? « Subir des situations inhumaines, endurer la souffrance, mais vivre. Tenir bon, pour l’amour de leurs enfants », nous répond Steve Mc Queen. La dignité du cœur permet de ne pas se départir d’une condition humaine bafouée.

« Twelve years a slave » a essentiellement été tourné dans des décors naturels, en Louisiane, non loin de l’endroit où Salomon Northup a réellement été détenu en tant qu’esclave. La beauté du site illumine les images qui tranchent considérablement avec l’effroyable contexte du film. Lorsque le cinéaste parle des paysages de la Louisiane, il est subjugué : « c’est si beau, les arbres semblent sortis d’un conte de fées ». Sean Bobbitt, le directeur photo de Steve Mc Queen depuis maintenant plus d’une dizaine d’années, a magnifié les décors grâce à un subtil travail sur la lumière, afin de créer une esthétique visuelle aux nuances très élaborées. La palette chromatique est splendide et entretient une tragique dichotomie avec le propos narratif. Le réalisateur dit s’être inspiré du peintre espagnol Francisco de Goya. Il admire ses peintures autant pour l’art de représenter des scènes âpres, dont la pénibilité dépasse l’entendement, que pour l’émotion et la fascination ressenties devant la beauté qui en émane. De son point de vue, la vérité historique n’a pas à se démunir d’une esthétisation artistique puissante. Les costumes eux-mêmes ont été confectionnés en fonction d’un ensemble de tons qui rappellent les couleurs de la terre.

Tous ces paramètres procurent à « Twelve years a slave » une belle maîtrise artistique pour un film bouleversant dont on ne peut sortir indemne. Le cinéaste voulait rester au plus près de la réalité, pour que la mémoire s’enrichisse et n’oublie jamais. Il nous livre un chapitre de l’histoire jusqu’ici peu abordé. C’est un pénétrant coup de poignard qui éveille et bouscule nos consciences.

Drame réalisé en 2013 par Steve McQueen avec Chiwetel Ejiofor, Benedict Cumberbatch, Michael Fassbender...

Date de sortie : 22 janvier 2014.