En poursuivant votre navigation, vous acceptez l’utilisation de cookies à des fins statistiques.

En savoir plus

J’AI OUBLIE Bulle Ogier avec Anne Diatkine

« J’ai oublié » est né d’innombrables discussions entre Bulle Ogier et la journaliste Anne Diatkine, qui ont signé à deux ce magnifique livre de souvenirs, de soubresauts mémoriels.

Nous ne sommes pas face à une biographie, dont les deux co-auteures rejetaient absolument l’idée, mais plutôt en présence de traces de vie, de stigmates, de réminiscences, de petits bonheurs, de malheurs aussi. Bulle confiait d’ailleurs à Anne Diatkine, alors qu’elle évoquait d’écrire un livre sur elle et avec elle : « je ne peux pas écrire ma biographie, car j’ai tout oublié » (France Culture : Les nouvelles vagues d’Anne Diatkine). Ce fut immédiatement l’intitulé du livre : « J’ai oublié ». 

Comme l’indique Anne Diatkine, « la mémoire, elle est mouvante ». Et ce sont justement ces innombrables mouvances qui vont transporter l’actrice Bulle Ogier dans les méandres de sa pensée, dans les sinuosités du labyrinthe mnémonique. Les souvenirs de Bulle vont et viennent, lui rendent visite et disparaissent. Et cela à travers un beau partage, une belle union, lors des multiples discussions entre les deux femmes. Ce sont ces conversations qui amènent Bulle à se souvenir, ou à oublier. 

Lors de la première rencontre amenée à recueillir ces touchantes confidences, Anne Diatkine a tout simplement demandé à Bulle Ogier d’évoquer cet appartement dans lequel elles se trouvaient. L’actrice y réside depuis une cinquantaine d’années. Ce lieu a donc été le témoin privilégié de la vie de la comédienne, mais aussi de la femme. Ce sont alors des nuées de souvenirs qui remontent à la surface, avec en filigrane un axe vital et imperturbable : la liberté. Ce sentiment de ne pas être enchaînée lui procure une légèreté et une respiration qui vont l’accompagner tout au long de son travail d’actrice, de ses expériences amicales et amoureuses, de ses liens familiaux…

Bulle Ogier, c’est le cinéma, mais aussi le théâtre. Nous retrouvons souvent ce qualificatif original mais qui lui va si bien : « actrice de cinémathèque ». Nous pensons avant tout à Jacques Rivette, mais aussi à Alain Tanner, André Téchiné, Barbet Shroeder, Luis Bunuel, Marguerite Duras… la liste est encore bien longue. Mais n’oublions pas qu’elle est aussi immense sur les planches : Claude Régy, Marguerite Duras encore (elles furent de grandes amies), Luc Bondy, Patrice Chéreau,… tous ces metteurs en scène ont travaillé à ses côtés. Les anecdotes fourmillent, surgissant par à-coup pour notre bonheur à tous, où des particules de vie, de partage avec ces immenses metteurs en scène, ces faiseurs de rêve, nous touchent.

Bulle Ogier évoque aussi l’intime, avec ses grandes joies, ses amours, sa tristesse et ses douleurs. Toujours par petites touches mais qui sont infiniment bouleversantes. Elle parle de sa maman, de sa fille Pascale, de son compagnon et grand amour Barbet Shroeder.

Le cheminement de sa vie est jalonné de multiples escales pleines de drôleries, d’originalité, d’inconstance, de travail. Et d’un seul coup : un souvenir glacial, terrible. Les affres de la vie nous rappellent ponctuellement à l’ordre, parce qu’elles font partie de l’existence. Seulement ce livre reste comme le désirait Bulle Ogier : léger et drôle. Il nous emporte au travers de cette vie trépidante et nous fait retraverser les différentes époques avec beaucoup de tendresse. 

Une petite poche d’émotion, extraite de ces bulles éphémères, où Bulle Ogier évoque la touchante présence de Patrice Chéreau après la disparition de sa fille, avec qui elle partageait une magnifique complicité :

« J’ai oublié toutes les représentations de « The Winter’s Tale » de Shakespeare monté par Luc Bondy, au théâtre des Amandiers à Nanterre, mais pas qu’elles ont eu lieu après la mort de Pascale (…). J’ai oublié les détails de cette Hermione si terrible, mais pas la main entre mes omoplates de Patrice Chéreau, qui, chaque soir me poussait pour que j’entre en scène, non pas à 20h01 ou 20h02, mais à 20 heures précises, il ne supportait pas que quiconque ait ne serait-ce que 10 secondes de retard, et j’étais tétanisée par le trac (…). Mais il y avait Patrice, qui veillait sur tout, les voitures des spectateurs, comment elles étaient garées, qui remettait du papier dans les toilettes juste avant que le public n’arrive, et qui était là, chaque soir, chaque matinée, pour me projeter sur la scène, alors même que la mise en scène n’était pas de lui, mais de Luc Bondy. J’ai gardé entre mes omoplates l’empreinte invisible de sa paume qui m’encourage et je la sens encore aujourd’hui, certains soirs. » 

 

« J’ai oublié »

Auteures : Bulle Ogier, avec Anne Diatkine

Editions du Seuil, septembre 2019

NÉ D’AUCUNE FEMME de Franck Bouysse

Le roman « Né d’aucune femme » est le fruit d’une réflexion profonde de l’écrivain Franck Bouysse sur une thématique qui le poursuit avidement : le mal. Cette incursion l’a mené ici à se plonger dans un conte d’une monstruosité implacable, mais où les mots, la langue, se révèleront salvateurs.

L’écrivain explique qu’il est parti du souvenir lointain d’une lecture de fait divers où un père avait vendu sa fille. C’est ainsi qu’est née Rose, jeune adolescente éclose d’une phrase sortie naturellement de la bouche de Franck Bouysse : « Mon nom c’est Rose. C’est comme ça que je m’appelle. » Aucune préméditation avant le surgissement de ces mots : juste un point de départ qui lui donnera l’envie de découvrir qui est cette jeune personne. Et le désir de lui confier sa main pour la laisser se révéler, « comme si elle écrivait avec moi et que je lui prêtais ma main gauche et pas ma main droite, et que j’apprenais à écrire avec elle » (Franck Bouysse, « La grande librairie »).

L’histoire de ce roman est inaugurée par le décès d’une femme, dont les cahiers intimes sont dissimulés sous ses vêtements mortuaires. A la demande d’une énigmatique personne, le Père Gabriel est chargé d’aller la bénir et de récupérer discrètement ce journal si précieux. 

Isolé dans son presbytère, il découvre alors l’inimaginable vie de Rose. Cette jeune adolescente de quatorze ans était la plus âgée des quatre filles de la « Mère » et d’Onésime. Il est intéressant de signaler l’origine du prénom paternel, car Saint Onésime fut d’abord un esclave, devenu par la suite chrétien. Mais il finit sa vie après avoir été torturé et lapidé. Nous serons les témoins que ces quelques informations donnent foi à ce choix signifiant. 

Face à l’extrême pauvreté de cette famille de paysans, Onésime décide d’emmener Rose au village et la vend pour une bourse d’argent qu’il ramène à sa femme effarée de la disparition de son aînée. La jeune fille, elle, doit suivre cet inconnu jusqu’à une ample demeure appelée Les Forges, isolée de surcroît, où la mère du maître des lieux la prend sèchement en main et lui indique ses futures corvées. Seul le jardinier Edmond lui conseille de décamper le plus rapidement possible, mais sans en signaler les raisons. Rose, complètement perdue, et n’imaginant pas l’horreur régnant dans cet endroit maléfique, reste et obéit à ses futurs bourreaux.

Ce roman a tous les aspects significatifs d’un conte, où l’on retrouve la figure de l’ogre sous les traits du maître des Forges Charles, ainsi que la vaste demeure à l’allure d’un château esseulé au milieu des bois, icône même du récit « merveilleux » propre à ce genre littéraire. L’abominable Charles laisse sa mère, « la vieille », diriger ce petit monde infâme afin de lui servir sur un plateau la victime innocente représentée par la petite Rose. De sus nous avons la famille pauvre, affamée, qui donne un de ses enfants. Et puis il y a l’intemporalité. L’auteur ne date jamais son roman… Tous les ingrédients sont là pour faire plonger le lecteur dans un effroi glacial, où Franck Bouysse explore la noirceur abyssale du conte : « Je pense que j’ai voulu essayer de comprendre la figure de l’ogre, son origine », dit l’auteur « (…) ma façon de contrarier le destin, c’est l’art. C’est ainsi que je trouve une musique de survie : je me décale, je m’absente, je dérive » (« Le blog du polar de Velda). Franck Bouysse choisit donc de sonder l’opacité, la pénombre. Cependant il cherche la petite éclaircie : « J’avais toujours dans l’idée de trouver du travail à la lumière, quelque part, qu’il y avait de la lumière sur le chemin. La lumière peut être la langue aussi, ça peut être les mots (…) les silences » (« La grande librairie »), comme ceux qui s’immiscent entre ces mots et qui signifient eux aussi. C’est cette musique propre à l’écriture qui transcende ainsi ce roman. Tout comme la découverte des mots par Rose. 

L’auteur a des origines paysannes. « Les hommes et les femmes à la campagne sont des gens de peu de mots », dit-il (« JDD »). Franck Bouysse est revenu vivre dans cette campagne isolée, où il écrit quotidiennement quatre heures, extrêmement tôt, alors que la pénombre règne encore. Loin de la modernité du monde, il a retranscrit les différentes voix de ses personnages : « La forme de roman polyphonique s’est imposée (…) il était naturel de mêler les points de vue. Chaque personnage a en effet son « style » qui découle de sa personnalité, de sa position sociale (…) Rose est extrêmement forte et intelligente mais elle est peu instruite, elle va découvrir l’écriture au fil des pages. Quand j’écrivais les passages en son nom, j’adoptais assez instinctivement une voix, une forme narrative qui lui ressemblait. Elle a un rapport musical aux mots et ignore certains codes de l’écrit (…) Le personnage d’Edmond a une expression beaucoup plus brute, tournée quasi exclusivement vers les émotions. Quant au Père Gabriel, il s’exprime évidemment comme un lettré. Certains passages sont aussi écrits à la troisième personne car le roman a imposé que j’éclaire quelques zones d’ombre. » (Franck Bouysse, « Babelio »)

« Né d’aucune femme » se révèle ainsi par une écriture magnifique et rare, où l’expression de la langue habite somptueusement cette histoire bouleversante. Franck Bouysse nous y interpelle et nous questionne sur le mépris de la légitimité d’être, sur la néantisation de la personne en ce sens où on lui refuse une identité, une conscience d’elle-même. Rose est la suppliciée, mais elle refuse de tomber dans le néant malgré la désolation de sa situation. Sa seule arme sera l’écriture : elle lui offrira cette certitude d’avoir été, d’avoir eu sa propre existence, et d’avoir combattu contre le Mal, mais aussi contre le « mâle ». Franck Bouysse en déduira cette réflexion personnelle : « le mal absolu s’oppose à la féminité » (« La grande librairie »).      

  

Edition : La Manufacture de Livres 

Dépôt légal : janvier 2019

MY ABSOLUTE DARLING de Gabriel Tallent

« My absolute darling » est le premier roman de Gabriel Tallent. Sa genèse fut longue, près de huit années, en raison d’une progression réflexive qui convergea vers l’éclosion puis le déploiement d’un personnage singulier surnommé Turtle. 

L’auteur a effectivement entamé une écriture plutôt théorique, à une échelle presque démesurée, sur les phénomènes écologiques que sont le réchauffement climatique et la dégradation environnementale, tout en pointant du doigt la véhémence émanant de cette idée que l’homme se sent propriétaire de cette terre et de cette nature dans lesquelles il loge. Au fur et à mesure de la construction du récit, un développement multidirectionnel a pris forme, mais l’auteur changea alors d’optique pour se concentrer sur une jeune adolescente qui le touchait particulièrement. Il résolut d’en faire l’unique centre névralgique afin de raconter, comme il le confie, « l’histoire de son combat pour sauver son âme » (Bibliobs). Et cela sans omettre de naviguer au sein d’un paysage éblouissant, en totale adéquation avec le caractère fusionnel qu’entretient son héroïne à l’égard des éléments naturels. 

Le roman de Gabriel Tallent nous fait donc découvrir un moment charnière de la vie d’une jeune adolescente de quatorze ans, Julia Alveston, qui aime se faire appeler Turtle. La jeune fille est solitaire et peu affable. Elle refoule toute relation sociale, même dans l’unique lieu de collectivité où elle pourrait créer des liens : le collège. Sa carapace se meut en blindage contre l’extérieur, peu encline à le moindre sociabilité. 

Turtle a perdu sa mère depuis longtemps. Fille unique, elle est élevée par son père, Martin, dont l’ascendance exerce un pouvoir et une autorité indiscutables, au gré d’une aura pour le moins maléfique. Ils vivent tous deux dans une maison isolée, usée par le temps. Mais le lien qui les unit est à la fois amoral et inébranlable. Des éléments équivoques troublent l’atmosphère embarrassante de cette relation confusément malsaine et émotionnelle. 

Martin est un homme dur, exigeant, désenchanté et adepte du survivalisme. Il est aussi le bourreau de sa fille adorée (my absolute darling) : il abuse d’elle sexuellement et entretient une emprise psychique effroyable sur sa petite « Croquette ». 

Quant à la personnalité de Turtle, elle est pour le moins complexe. La jeune fille est d’une force incroyable. Elle est à la fois sauvage et débrouillarde, sait manipuler une arme comme personne, fabriquer tout et n’importe quoi avec ce que lui offre la nature, dépecer un animal,… Bref, son père l’a éduquée de manière à la préparer à la survie, dans ce monde désillusionné. 

L’unique parcelle de lumière que va rencontrer Turtle émane de la rencontre avec deux lycéens, Brett et Jacob, qui amusent la jeune fille. Les deux garçons sont infiniment intrigués par sa personnalité. Un lien va enfin se créer avec le monde extérieur. 

Turtle, tiraillée entre la fidélité à l’égard de son père et le discernement des turpitudes de sa vie, se trouve dans une posture si inconfortable qu’elle n’arrive pas à s’en éloigner, sinon par quelques escapades dans cet environnement invraisemblable de beauté qu’est la côte californienne de Mendocino. Lorsqu’on interroge Gabriel Tallent sur le ressenti de l’adolescente vis-à-vis de son père, il répond : « Elle l’aime. L’histoire tourne autour de sa résistance alors que celle-ci paraît impossible ; il s’agit de maîtriser son cœur et son âme, mais la difficulté tient à une situation où elle aime quelqu’un qui lui fait mal, donc elle se sent partagée et perdue » (En attendant Nadeau).

Et pour aborder le plus honnêtement possible ce personnage de Turtle, Gabriel Tallent dépeint les rapports entre Martin et sa fille avec une crudité et une perspicacité psychique déconcertante. L’auteur témoigne : « J’ai essayé de ne pas mentir et de ne rien céder à la simplification. Il y a dans notre société une tendance à tourner le dos à la complexité. Quand les choses deviennent complexes, nous préférons regarder ailleurs, surtout s’il s’agit de complexité psychologique. J’ai voulu faire le contraire. Pour faire honneur au personnage de Turtle, décrire son expérience de la manière la plus précise et la plus respectueuse possible. Car, oui, il arrive que l’on aime ceux qui nous font le plus de mal. Les situations qui sont très claires sur le plan moral le sont souvent beaucoup moins sur le plan émotionnel. Ne pas le comprendre, ne pas accepter cela, c’est contribuer à laisser les victimes dans l’isolement » (L’express). Gabriel Tallent fait donc acte de résistance. Son engagement, il le révèle à travers l’écriture. Et cette écriture est viscéralement féministe. Cet auteur de 33 ans a été élevé par deux mamans dont le militantisme sans faille a façonné son éducation. De surcroît, il a grandi au sein d’un splendide territoire en Californie du nord : Mendocino. Ces paysages magnifiques bordent une côte rocheuse aux plages sauvages, avec une nature époustouflante que Gabriel Tallent décrit scrupuleusement. Ce lieu mythique fut aussi le fief de la contre-culture lesbienne aux Etats Unis. Et c’est dans cette atmosphère que l’auteur a grandi et évolué. Fils de deux féministes intellectuelles et engagées (dont l’essayiste Elizabeth Tallent), il a été nourri par des valeurs égalitaires, au sein d’une cité considérée à l’époque comme progressiste et idéaliste. Toute cette éducation pour le moins singulière a forgé la personnalité de son héroïne : « Je suis féministe (…). J’ai pensé qu’il ne fallait pas que je cède au mensonge culturel et patriarcal qui veut que les victimes devraient avoir honte. Je me disais : écris-la clairement, sincèrement, laisse-la se tromper, laisse-la faire des erreurs pour lesquelles on demande des comptes à une jeune femme, et peu importe si elle est perdue, peu importe si elle est forte, peu importe si elle est divisée, peu importe la noirceur morale qui l’entoure, son innocence et sa dignité rayonneront sur la page » (Gabriel Tallent, Bibliobs). Et effectivement Turtle transcende ce roman avec toute sa complexité, elle le nourrit et légitime complètement le désir de son créateur Gabriel Tallent : nous sensibiliser, nous rapprocher intrinsèquement de ce petit bout d’adolescente torturée, et la comprendre, l’accepter, de manière nuancée, avec subtilité. 

Ce roman se concentre aussi sur l’abandon d’une société civilisée et le désir d’une vie libre, brute, sans domestication. Comme le dit Gabriel Tallent sur France Culture, « Turtle et Martin représentent une génération qui a abandonné le rêve américain. » D’où cette tentation de délaisser la moindre ingérence étatique, de négliger tout ce qui est politique, et de se préparer au pire. Ce qui explique la tendance survivaliste du père. Car c’est la désespérance qui l’emporte chez lui. Il ne croit plus en l’Amérique, et est donc pessimiste sur l’avenir. L’absence de confiance justifie l’étroitesse de cette sphère familiale, noyée dans la vastitude d’un paysage charismatique et ouvert à l’extériorité. C’est dans cette atmosphère que l’auteur a désiré suivre une combattante pleine de courage et d’énergie. Alors que la résistance paraissait bien illusoire. 

 

Editions Gallmeister

Traduit de l’américain par Laura Derajinski

Dépôt légal : mars 2018 (France)

LES DOUZE TRIBUS D’HATTIE D’Ayana Mhatis

« Les douze tribus d’Hattie » est le premier roman écrit par l’américaine Ayana Mathis. Au fil de dix chapitres dévoilant chacun l’influence d’une mère, Hattie, sur l’existence de ses onze enfants et de sa petite-fille, l’écrivaine nous raconte la destinée d’une famille noire américaine de 1923 à 1980.

Le roman débute en 1925, à Philadelphie. Hattie, une jeune fille noire de 17 ans mariée à August, tente désespérément de sauver ses deux premiers bébés, des jumeaux, d’une pneumonie qui va hélas rapidement les emporter, faute d’une aide médicale qui aurait peut-être pu les sauver. Ce premier chapitre est bouleversant. L’écriture d’Ayana Mathis y est cinglante, déchirante. En quelques pages nous ressentons l’immense douleur d’Hattie qui déjà si jeune, va perdre toute la fantaisie de son bel âge. Une apparente sècheresse des sentiments et une certaine austérité vont alors envahir cette mère que nous redécouvrirons une vingtaine d’années plus tard, au travers des sentiments exacerbés de ses autres enfants.

Chaque chapitre nous fait découvrir un ou deux personnages de cette grande tribu, à différents moments de la vie d’Hattie, puisque le roman se finit lorsque cette mère nourricière a plus de 70 ans. C’est ainsi que se révèlent Floyd, trompettiste homosexuel déambulant dans différentes villes du Sud ; Six, l’étrange prédicateur ; Ruthie, le fruit de son histoire d’amour avec un autre homme ; Ella, le bébé que, dans une souffrance immense, elle donnera à sa sœur pour qu’il ne manque de rien……

Ayana Mathis confie avoir commencé à écrire ce livre comme un recueil de nouvelles. Elle s’est alors aperçue que toutes ces histoires avaient un lien et qu’un roman était en train d’éclore. Nous apprenons dès le premier chapitre qu’Hattie, son héroïne, a fuit l’Etat ségrégationniste de Géorgie avec sa mère et ses sœurs en 1923, suite à l’assassinat de son père par des Blancs. La romancière témoigne ici de l’importante migration du Sud vers le Nord des Etats-Unis qui a eu lieu dans les années 20, fuyant ainsi l’omniprésence de ce racisme corrosif et destructeur que subissaient les hommes et les femmes de couleur noire. Sa propre grand-mère a déserté la Géorgie pour migrer vers le Nord et Ayana a grandi dans les quartiers nord de Philadelphie. Elle raconte que sa grand-mère, qui avait eu beaucoup d’enfants, se réfugiait dans un silence qui empêchait tout discernement de la personne qu’elle était, au plus profond d’elle-même. Elle ne connaissait pas vraiment cette femme dont elle était pourtant proche. Même si Hattie et sa grand-mère ont des personnalités différentes, Ayana Mathis a construit un personnage qui aurait pu saisir le caractère et l’âme de son aïeule : « c’est comme si moi ou qui que ce soit avait été capable de parler à ma grand-mère et de comprendre qui elle était. Je pense qu’Hattie est une tentative d’imaginer ma grand-mère à ma façon. »

Hattie n’est absolument pas une femme modèle. Elle est coriace mais reste inaccessible, glaciale même. Ses enfants en sont les tristes témoins et son mari, frivole et joueur, est inapte à gérer cette grande tribu de neuf enfants. Elle assure seule le maintien de la famille, avec toutes les difficultés que cela comporte. Les réjouissances de la vie l’ont quittée lorsque ses deux petits sont morts. Elle ne s’accordera qu’une échappée belle, de courte durée, mais elle choisira d’assumer son rôle de mère jusqu’au bout.

L’auteure désirait « créer une héroïne certes très forte, mais qui ne présentait pas les stéréotypes habituels d’une personne forte, qui ne fait pas d’erreurs, qui ne se met pas en colère (…) ». Et c’est à travers les épreuves de chacun de ses enfants (chaque chapitre comportant le prénom d’un ou de deux d’entre eux à des époques différentes) que nous découvrons des épisodes de la vie d’Hattie, et l’influence souvent néfaste que cette femme a eu sur ses enfants. Nous ressentons avec émotion à quel point ces cinq filles et ces quatre garçons ont été brisés par la dureté de leur mère, et combien la frontière entre l’amour et la haine est friable. Mais ce sont aussi les sempiternelles difficultés du quotidien et le combat pour la survie de la tribu qui sont mis en exergue par la romancière. Et tout cela, c’est Hattie qui l’affronte inlassablement, malgré l’usure et la fatigue. Seulement donner de l’amour lui est difficile. Et se réfugier auprès de Dieu lui est intolérable.

Ayana Mathis livre un roman puissant et émouvant qui nous fait chavirer dans la vie de cette famille noire américaine jusque dans les années 80. Elle effleure avec émotion le combat livré par tant de personnes ayant migré vers le nord des Etats-Unis pour une vie meilleure. Pour son héroïne ce fut une lutte de tous les instants. Mais c’est une lueur d’espoir qui se profile au terme de cette bataille grâce à la présence de Sala, la petite-fille d’Hattie. C’est encore une grand-mère combattive qui décide de s’occuper et de protéger ce douzième enfant de la tribu. Avec des gestes de tendresse...

Auteur : Mathis Ayana ; Traducteur : François Happe ; Genre : Romans et nouvelles – étranger ; Editeur : Gallmeister, Paris, France ; Collection : Americana ; Prix : 23.40 € ; Sorti le : 02/01/2014